Archive des articles "Mot & merveilles"

Un mot plutôt qu'un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu'un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Sommaire
Joie de vivre

Aurélia, l'Amie, connue à Monta (pour Montalembert, le lycée où elles étaient en section L), a choisi un mot qui la lie à Alice : Joie de vivre.

Son texte ressemble à un long poème d'amour. À la fois complainte et chant. Immensément triste et joyeux.

C'est ainsi qu'Aurélia a pu le mieux exprimer ce que représente pour elle la joie de vivre, celle qui lui vient d'Alice.

C'est mon amie Catherine qui a illustré le mot, et sans connaître Alice, a réussi à en faire le portrait.

Numéro 11 Été 2010

Khouya*

Cette fois-ci cela a été facile de trouver l'auteur du mot. Stéphanie Max, l'Incroyable stagiaire de la Maison de la Photographie, avec qui je suis restée en contact mail après notre retour en France m'écrit : "Pour écrire un mot, je me propose. Un mot bien sûr en lien avec le Maroc, ou une expérience verbale qui s'y attache. Je n'ai pas encore formulé d'idées précises".

Découvrez le résultat.

Numéro 10 Hiver 2010

Les anges

L'histoire du mot de Michel Valois a débuté ainsi "...Quant à écrire quelques lignes pour Mots et merveilles pourquoi pas ? Spécifiquement peut-être sur les "anges" !!!... Connaissez-vous "Dialogues avec les Anges" (ou "avec l'Ange", je ne sais plus en français) écrit par Gitta Mallaz avec une pointe de "physique quantique" ... Je lis plein de livres où la physique quantique fait bon ménage avec la spiritualité, le boudhisme, le shamanisme, les anges...".

Numéro 9 Automne 2009

Tout a commencé par un punch....

Cela faisait bien 2 ans qu’Yvon me parlait de son projet de mot mais il avait l’air si compliqué que je n’étais pas sûre qu’il aboutisse un jour. Rien de grave, nous avons tout notre temps. Or, la candidate pour le prochain mot étant partie escalader le Pain de sucre de Rio, je suis revenue en urgence vers lui. Voici sa réponse.

Numéro 8 Printemps 2009

Épiphanie

Isabelle Tarde, notre Isa toujours pleine d'énergie et de courage s'est jetée à l'eau, quand la bouche pleine de miettes de la dernière galette de l'année nous parlionsdes Mots des anges à des amis venus du Canada. Épiphanie. Voici le mot qu'elle a choisi.

Numéro 7 Hiver 2009

Oui

Géraldine Chouard. quand je l'ai contactée je ne la connaissait pas encore beaucoup mais je savais qu'elle aimait les mots. J'étais sûre qu'elle aurait envie de participer et saurait réagir vite. Son choix ne m'a pas étonné : "Oui".

Il y a tant d'histoires dans ce si petit mot !

 

Numéro 6 Printemps-Été 2008

Florence a tout de suite eu envie de jouer le jeu. Les deux premiers mots qui lui sont venus à l'esprit ont été "Emulation" et "Commettre". Va-t-elle se commettre avec le plus ambigu ?

Numéro 5 Hiver 2008

Écran

Claudine Verdickt nous dit ce qui se cache derrière le mot Écran. Oliver White l'a illustré. Ils ont travaillé chacun de leur côté pour avoir une plus grande liberté.

Numéro 4 Automne 2007

Encore

Le monsieur qui dit encore a choisi, au pied levé, de nous parler d'Encore.

Numéro 3 Été 2007

Quand les mots me débordent. BORDEL.

Eveneige la Rangée a assumé la liberté de nous parler de "Bordel".

Numéro 2 Printemps 2007

Le choix de Sophie : Volubile

Sophie Federkeil a choisi de nous parler de "Volubile".

Numéro 1 Hiver 2006

Mot & merveilles
Joie de vivre

 

 

 

 "Joie de vivre" illustré par Catherine Lasnier

 

Diplômée de l’École d’Arts Graphiques Penninghen, Catherine Lasnier est une touche-à tout (graphisme, illustration et peinture) généreuse : elle enseigne aux ateliers pour enfants des Arts Décoratifs et se tourne de plus en plus vers l’Art Thérapie.
Elle anime actuellement des ateliers d'expression plastique à visées thérapeutiques dans un foyer de vie pour handicapés mentaux.
Que la générosité et le talent soient récompensés !
Pour en savoir plus www.catherinelasnier.com

 


 

 

 

Légère comme une marguerite est la joie de vivre. Elle se communique facilement et se nourrit de rencontres simples : le bonjour d’un voyageur dans le métro, un « bonne journée » lancé d’une terrasse de café après une conversation brève avec un inconnu.

Elle semble plonger ses racines dans l’idée que nous avons tous, nous autres humains, que nous avons le droit de nous sentir quelquefois aussi élancés et dansants qu’un oiseau.
 La sienne était plus belle que toute autre, plus sincère, plus solide, plus profonde, puisqu’une certaine dose de profondeur liée aux souffrances qui s’abattent sur nous semble irrésistiblement nous tirer vers l’abîme. Sa joie de vivre n’était pas qu’une innocence artificielle, un glissement à la surface lisse et coloré des choses, mais une agilité rayonnante mêlée de foi en la bonté humaine.

Comme tout autre elle avait ses défauts et ses vices mais je pardonnais tout à ce sourire vrai et généreux.



Joie de vivre
.
Une ombre fine suffit à la voiler mais ne saurait la dissoudre.
 Joie de vivre : ce qu’elle m’a donné, cette force face aux périls de l’avenir, qui les conjure tous ou les fait avaler, cette douceur exubérante et impalpable, plus précieuse que tous les dons coûteux, comment vais-je pouvoir la conserver maintenant qu’elle n’est plus là pour me rappeler que je la possède moi aussi ?

Joie de vivre.

Qui se manifeste par une certaine égalité d’humeur alors que je sens aujourd’hui l’incohérence lunatique, la colère, l’abattement m’envahir. 


Joie de vivre.

Elle n’est pas tout à fait le bonheur, lui qui vient, imprévisible, marcher à nos côtés le temps d’un instant, mais une disposition d’esprit, appui qui se partage dans un sourire. 
Si nous ne parlions jamais de la mort c’est qu’elle aimait trop cette vie pour imaginer qu’elle devrait, un jour, s’en défaire.


Joie de vivre.

Pas tout à fait un sentiment, mais un tropisme qui guide nos jugements, leur ôte cette âcreté, cette amertume cynique, grisâtre, qui dénigre tout, se moque et ridiculise jusqu’aux attentions les plus charmantes. Elle donne aux preuves d’amour une grâce savoureuse.



 
 
Et quand le monde sans Elle nous semblera trop cruel, trop injuste ou trop vide, c’est elle, cette petite voix tenace, ce courage doux, bienveillant, parce qu’il nous venait d’Elle, qui nous protègera du désespoir et du charme qu’exerceront sur nous les idées noires et le néant.
 Joie de vivre, amour de la surprise, attention au présent, fleur fragile.
 

Elle me donna sa puissance. Aujourd’hui je Lui donne ma voix.
 
 
 

Aurélia Peyrical

Aurélia Peyrical est en classe préparatoire littéraire. Elle suit donc une formation poussée en diverses matières dont la philosophie, les lettres, l'histoire, l'anglais etc... Après avoir voulu pendant un temps être professeur, elle se dirige maintenant plutôt vers l'édition et les métiers de la Culture. Comme tous les khagneux français, elle espère avant tout pouvoir entrer dans la sacro-sainte École Normale Supérieure mais elle serait aussi tentée par une formation dans une université anglaise ou québécoise. Elle écrit depuis plusieurs années des poèmes et nouvelles et travaille actuellement sur un roman. Aurélia se passionne aussi pour la photographie.
En définitive beaucoup d'envies et de passion liées aux mots et à l'image.

Bonne chance Aurélia.

 

Mot & merveilles
Khouya*

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"Khouya", calligraphie arabe de Thami Benkirane
 
 
 
En fait Thami n'est pas calligraphe mais photographe (voir la rubrique "Ma photo préférée").
Je vais vous expliquer toute l'histoire de cette calligraphie.
Au départ, je pensais demander à un écrivain public de me réaliser cette calligraphie. Mais maintenant au Maroc ils n'utilisent plus que de méchantes machines à écrire, ce qui ne faisait pas mon affaire. Toutes les autres pistes pour trouver un calligraphe/illustrateur marocain que nous avons tentées s'étant avérées vaines, Thami a dû avoir pitié de moi. Et le jour de la réponse négative de notre dernière piste, il m'a envoyé cette calligraphie avec un mot:
"Pour remédier à cette situation et bien que je ne prétende pas au statut de calligraphe, j'ai pris un papier Canson, un stylo à encre et essayé tant bien que mal de calligraphier le mot en question. J'espère que cela va faire l'affaire".
 
Je trouve cette calligraphie magnifique. D'autant plus qu'elle a été faite avec l'élan du cœur. Merci Thami !
   

 
 
 
 Khouya*
 
 
Pas assez de temps pour apprendre l’Arabe, plongée davantage dans l’idée que je devais améliorer mon anglais. Pas assez de temps, doux mensonge pour ne pas dire que je ne me suis pas donnée le temps, ce qui est plus proche d’une certaine vérité ; encore faudrait-il qu’elle existe.
Pas d’apprentissage académique certes, mais les oreilles et l’esprit bien ouverts pour entendre, capter les paroles de l’autre, proche ou lointain, dans la rue, la maison, au musée. Les yeux également attentifs, car la langue s’accompagne d’un langage des mains, jambes et visage, c’est bien tout le corps qui suit les cordes vocales : le mouvement des lèvres, l’intonation et la conviction que l’on y met, Langage silencieux si cher à Edward T. Hall, que je ne cesse de relire.
 
Pour Mot et merveilles, je m’étais arrêtée sur deux mots, l’un plus gourmand, j’ai choisi l’autre, plus entier et pour moi plus représentatif de mon expérience marocaine. Une évidence, finalement.
 
 
Et ce mot merveilleux à mes yeux et mon cœur, je l’ai entendu des dizaines et des dizaines de fois par jour, je me le suis approprié et à mon tour, l’ai rejeté dans le quotidien. Ici, là, parfois à quelques centimètres de mes tympans, ce qui ne manquait pas de me faire bondir, l’interjection sonne claire et sera répétée jusqu’à atteindre son but. Hommes et femmes l’emploient. Dans les gorges mâles, il racle leur palet et s’élance avec force et fracas, chez les femmes aussi les r s’écorchent, peut-être avec moins de profondeur gutturale.
À mon échelle et selon ma subjectivité, ce mot est empli de complicité, de respect, de douceur, et de fraternité. Ce mot c’est « Khouya », c’est le frère, mon frère, ton frère, et l’idée que nous sommes tous le frère ou la sœur de l’autre. Version trop candide, peut-être, je me suis plue à l’employer, parfois trop facilement au vu de mon interlocuteur. Et parfois avec quelques regrets,  quand les sourires finissent par se ternir, sur le visage de l’autre et ou du mien.
 
 
Quel bonheur de pouvoir dire « Khouya » quand l’occasion se présente, au sein d’une amitié franche, rare, mais aussi à celui à qui j’achetais chaque matin mon petit sac plastique de lait pour le café d’avant ouverture. « Khouya » résonne en moi, et si au fil des années le peu de vocabulaire d’arabe marocain que j’ai retenu s’estompe, c’est bien ce mot merveilleux et généreux que je n’oublierai pas. Quelques autres aussi, mais ce sont là de nouvelles histoires…

 

 

* Je me suis étonnée auprès de Thami qui m'avait corrigé l'écriture de Rhouya en Khouya. Pourquoi un "K" alors que Stéphanie parle de r qui s'écorchent.
Voici la réponse du spécialiste :  "Pas du tout, il ne s'agit pas d'un [r] ni d'un [R]. Mais d'une consonne uvulaire (réalisée au niveau de la luette ou voile du palais) non voisée. C'est l'équivalent de la jota de l'espagnol et que phonétiquement nous notons par un [x]. Les mots espagnols suivants :
jefe, juicio, gimenez comportent à leur initiale ce son. Tu  peux entendre la prononciation du mot  trabajar (= travailler) ici :
http://www.espagnol-online.de/grammaire/chapitre1/1_1_prononciation_c_ch.htm"
 
 
 

Stéphanie Max

Après 5 années aux Beaux-arts à Brest, où elle se découvre une passion pour la photographie, la gravure, et l'Image plus largement, Stéphanie Max fait un master en ethnologie, ce qui la conduit à la Maison de la Photographie à Marrakech où je l'ai rencontrée. Pour l'avenir, elle a des ailes qui vont la conduire encore plus loin et plein de projets ...

Mot & merveilles
Les anges

 

 
Les anges
Illustration d'Élodie Maravelle, graphiste parisienne (avec l'accent du Sud)
qui a eu envie de mettre du rouge car les anges c'est coquin aussi, non ?

 

 


 

 

 

Silver Spring, 26 juin 2009

 

(extrait)

 

Maman, qui était une femme de foi, croyait à nos anges gardiens. Elle leur demandait des services et, à son témoignage, ils les lui rendaient ! Pourtant, bien qu’il soit beaucoup question d’anges dans la bible, j’avais, je l’avoue, succombé à un certain agnosticisme sur ce plan.

Cela a résulté en partie d’une foi monothéiste tendant à renvoyer tout le surnaturel vers Dieu : les écrits les plus anciens de la bible racontent des rencontres avec Dieu. Plus tard, les juifs, saisis par la transcendance de l’Eternel, ont pensé : « nul ne peut voir Dieu sans mourir ». De ce fait, dans les écrits tardifs il n’est plus question de rencontres avec Dieu, mais seulement avec des anges. Un regard théologique moderne critique tend à faire re-disparaître les anges en tant qu’êtres personnels pour n’y voir que des « manifestations » de Dieu.

Il y a eu aussi chez moi, il faut bien le dire, l’effet de l’ambiance matérialiste moderne où les adultes ne croient pas plus aux anges qu’au père Noël.

C’est ainsi que j’avais entendu parler d’un livre où il était question d’apparitions d’anges au XXe siècle, et que je n’y avais pas attaché d’importance. Jusqu’au jour, l’an dernier, où un de mes frères, dans un courriel, m’a dit incidemment l’importance de ce livre à ses yeux. Je l’ai acheté et depuis c’est pour moi un livre de chevet, de ceux que l’on absorbe à petites doses.

Les événements se sont déroulés en Hongrie de juin 1943 à novembre 1944. Pendant 17 mois, une fois par semaine, des anges ont dialogué chaque semaine avec quatre jeunes gens qui n’avaient pas eu d’éducation religieuse en tant que telle. Trois furent déportés en tant que juifs et n’en revinrent pas.

La survivante, Gitta Mallasz, qui était graphiste de métier, vint habiter en France en 1960, s’y maria et y mena une vie recluse à la campagne. Elle qui ne connaissait que le hongrois et l’allemand s’était mise au français et s’était attelée à la tâche laborieuse de traduire en français les notes prises sur le vif.

Tout cela restait confidentiel, jusqu’au jour où Claude Mettra, journaliste à France Inter, eut vent de l’existence des carnets. Il invita Gitta à son émission, le 22 avril 1976. Dès le lendemain, la station de radio reçut un déluge de lettres d’auditeurs fascinés. Pour Gitta, ce fut un signe que le temps était venu d’une publication. Aubier-Montaigne accepta immédiatement de publier le manuscrit sous le titre « Dialogues avec l’ange ». Le livre est aujourd’hui publié dans une bonne douzaine de langues et a fait l’objet d’une réédition enrichie de notes en français. L’écho à ce livre, de par le monde, ne fait que croître. Il est salué pour son importance spirituelle par des gens comme le violoniste Yehudi Minuhin.

Qu’est-ce qu’ils racontent les anges, quand ils parlent ? Ce sont des paroles qui invitent à un développement spirituel, faut-il dire un éveil, comme les bouddhistes, ou une conversion, un retournement  comme les évangiles ? Impossible de faire une synthétise en quelques lignes, là où il a fallu 17 mois aux anges pour susciter l’éveil chez ces quatre jeunes gens. Je prends quand même le risque de citer quelques phrases, dans l’espoir de donner envie aux lecteurs de faire eux-mêmes leur propre cheminement en lisant … et relisant le livre.

 

L’éternité n’est pas éternelle répétition

Mais l’éternellement neuf.

 

Avec la lumière et la force qui viennent,

Il n’y aura plus de temples, plus d’églises :

Tout sera temple et église.

 

De Dieu seul vous pouvez recevoir

À tous les autres, donnez !

Vous recevrez tout ce dont vous avez besoin.

 

Si vous avez la foi,

Vous pouvez marcher non seulement sur l’eau,

Mais encore sur le néant, sur le vide obscur.

N’ayez pas peur, faites seulement attention à une chose :

Ne vous penchez pas pour vous appuyer !

Ce qui vous semble votre plus sûr appui

Deviendra le vide obscur

Ne vous accrochez pas à un appui,

Autrement vous deviendriez vous-mêmes le vide obscur

 

Il n’est nul besoin de repentants et d’ascètes

Ils ne sont pas chers au divin.

 

Le monde créé et le monde créant,

Entre eux : l’abîme.

…Vous êtes le pont

Le pont n’est pas le souhait mais la foi…

Est-ce que l’argent peut apporter la délivrance ?

Le sacrifice, la générosité, les bonnes intentions

Ou la philanthropie peuvent-ils apporter la délivrance ?

Tout cela tombe dans le puits sans fond.

 

Qu’est-ce que la liberté ?

Servir ! Si vous servez, vous être unis avec le divin

Et vous êtes libre !

 

P.S. Les dialogues ont eu lieu en hongrois. Je ne dispose pas de la traduction française et ai donc pris le risque de retraduire à partir du texte anglais.

 

Michel Valois

Michel Valois, né en 1938, a été prêtre-ouvrier, économiste et directeur de cabinet, avant de créer une petite entreprise qui a fait faillite et l'a conduit, après des tâtonnements, à se réinventer traducteur. Une douzaine de livres traduits depuis. Il s'est installé aux Etats-Unis à 60 ans, il y a onze ans, avec son épouse qui ne trouvait plus de travail en France. Il y sert une nouvelle clientèle composée notamment d'institutions internationales.

Mot & merveilles
Tout a commencé par un punch....

« Très chère rédactrice,
 
Vu le niveau de votre barr ... lubr ... rubrique, ma muse s'est sentie un peu ridicule.
Mais vue l'urgence de la situation j'ai pensé à autre chose qui nous est arrivé il y a quelques jours, disons quelques semaines, en fait il y a un peu plus d'un mois.

Nous avions été invités, tous les trois, plus trois autres chez deux encore.
Des amis d'amis qui recevaient des amis et donc nous, puisque nous étions devenus des amis.
L'invitation avait été reçue avec grande méfiance car une condition y était assortie.
Probablement une nouvelle pratique parisienne : il s'agissait dans ce cas précis d'écrire sur un mot donné.
Hormis les hôtes, chacun en aparté cherchait une excuse pour décliner l'offre.
Tous ces provinciaux effarouchés ne furent finalement convaincus que par la promesse d'un punch…
L'esprit de chacun ainsi dompté par les subtils charmes du punch suivi d’un tajine et une pastilla se plia facilement au jeu.
Merveilleuse alchimie du boire et du manger qui métamorphose l'invité en écrivain.
L'espace d'un moment sur cette colline des abords de Marseille le rhum et la cuisine
exotique ont commandé aux plumes (vulgaires stylos à bille).
Et voilà le travail fait et joliment fait dans la joie et la bonne humeur.

Je vous laisse user de votre indulgence pour lire les résultats de cette soirée pas comme les autres
Et de peut-être deviner, qui derrière ces mots, s’est fort amusé.

Comme quoi la boisson et la bonne nourriture sont d'excellentes formes de pédagogie ».


Pour cette fois, parmi les mots des invités à cette fameuse soirée joints à la lettre d'Yvon, je n'en ai choisi que trois. À déguster, avec ou sans punch.

Et c'est trois beautés, dont deux inconditionnelles fans d'Yvon (la troisième ne l'ayant pas encore rencontré), qui nous les ont illustrés.

 

 

 

 

"Zanzibar", Illustré par Mélanie Nakasato, 15 ans

 

 


 

 

 

ZANZIBAR

André vient de fêter ses 70 ans. En famille.
Assis sur le banc du hall de l’aéroport de Roissy, il réfléchit. De temps en temps, faire un point sur sa vie, cela se fait. D’autres le font en tous cas. Lui, il ne s’est pas souvent accordé ce luxe ou ces atermoiements. Ca dépend du point de vue, de la philosophie.
André, lui, il a toujours vécu plus que pensé. Dès 17 ans, il s’embarquait sur un cargo, pour voir le monde. Et il en a vu du pays, des choses, et pas que des jolies. Il y a laissé sa jeunesse, sa force d’adulte entre les cales des cargos, chaudes, les contacts avec les autres marins, les tatouages d’un jour, les amours d’une heure dans les grands bordels du monde : Caracas, Manille…il a sillonné les mers du Sud, l’Océan Pacifique, franchi plusieurs fois la ligne des Tropiques, surmonté le Cap Horn, essuyé avaries et ouragans…s’il prenait le temps de fermer les yeux, il reverrait tout cela. Mais, il n’est pas comme cela André. Sa vie doit se consumer, comme une mèche sans retour. Pourtant à 36 ans, il y en a une qui l’a sidéré, transformé dans un autre métal. Il est passé du vif argent à l’acier, robuste et stable. Il avait presque tout vu, les ports, les hommes, les femmes, ses propres vices. Il y avait peu de zones qu’il n’avait pas foulées. Zanzibar manquait à son palmarès. Et pourtant, ce nom mythique l’avait toujours fait rêver, pour ses essences, pour son histoire, ses femmes superbes possédant à la fois la finesse asiatique, la sensualité de l’Afrique, la liberté du vent des mers, la paix des gens des îles. Oui, Zanzibar lui manquait ; mais pas comme un trophée, ni une case à cocher. Zanzibar, c’était autre chose.
Et pourtant, cette destination, il l’avait oubliée pour elle, elle qui habitait tout simplement le village où il était né. Il s’était sédentarisé, un retour aux sources. Il le savait, lui, ce n’était qu’un couvercle sur son feu intérieur. Celui qui poussera toujours les chèvres de Monsieur Seguin à fuir le pré pour la colline et le loup. Mais, elle, c’était autre chose, un amour comme dans les livres, loin de son éphémère quotidien. Elle lui a donné trois enfants qui, eux-mêmes, lui ont laissé sept petits-enfants. Une vie heureuse, quoi !
Sauf qu’elle est partie trop tôt, juste à sa retraite, le laissant seul avec ses souvenirs et une famille à assumer.
Voici dix ans qu’il gère sa vie ainsi, pour les autres. Alors quand pour son anniversaire des 70 ans tous se sont cotisés pour lui offrir un voyage à Zanzibar, il a accepté, pour boucler la boucle.
Et là, aujourd’hui, à Roissy, il attend l’avion pour rejoindre l’océan indien. Les minutes s’écoulent, en attendant de rejoindre ses valises dans l’avion. Il pense, il revisite sa vie, ses images, ses souvenirs, il en a sublimé tant. Le matériel n’a plus de place.
C’est la deuxième fois que l’hôtesse appelle son nom. Il vient de décider, il ne se lèvera pas du siège du hall. Un rêve, ça ne se tue pas. Même pour faire plaisir à ses proches.
C’est ça la leçon de sa vie de nomade.

 

Le premier invité à cette fameuse soirée

 

 

 

 

 


 

 

"Voyage", illustré par Aymée Nakasato, 13 ans

 


 

 

 

 

VOYAGE

Un jour, chemin faisant, je rencontrai un billet.
Pas n’importe lequel, car en matière de billet il y en a des tas : il y a des billets de banque, des billets qui font leur cinéma, des billets sans nom qui permettent de coucher dehors pourvu qu’ils soient de logement…
En fait c’était un billet acheté certainement au rabais car c’était un billet à bas taux.
Ce bateau, je le pris donc sur le bout de la rue du quai…

Le départ fut difficile pour moi car je comptais sur cette traversée pour écrire, écrire. Mais la première constatation fut qu’on avait levé l’ancre… Comment écrire sans Encre ?
La seconde constatation fut que le billet était à prix si réduit que la destination n’y était même pas notée… ??

Je partis faire le tour de mon « Nouveau Monde ».
Je rencontrais un homme que je pris pour un ami. Je lui demandais :
- Ami
- Non ! Ali, me répondit-il
- Ali, donc…
- Non ! Je m’appelle Ali Abibi
- Oui ! Bon ! Alias Bibi, dis-moi connais-tu notre destination ?
- Non ! La seule chose que je sais c’est que nous sommes sur un dromadaire.
- Hein ! Un dromadaire ? Qu’est-ce que tu racontes ?
- Ben oui ! N’as-tu pas remarqué que nous sommes sur un vaisseau du désert. Nous avons quitté la mer à peine sortis de son ventre. Mais quant à la destination, il faut trouver le Sage.
 Et Pouiff ! Il disparut.
- Abandonné sur le pont d’Avignon…
- Quoi d’Avignon ?!?
- Non, Non ! Vous ne rêvez pas. C’est bien le pont d’Avignon. Ca c’est la faute au Capitaine.
- Qui es-tu toi ?
- Je suis la Mousse !
- La Mousse ?!?
- Oui ! La Mousse. Il y en a toujours sur un vaisseau.
- Ah bon ?!
- Oui ! Car un vaisseau doit faire des gains et avec ces gains alors on peut se payer une petite mousse. Par contre, un vaisseau sans gain ne peut arriver à ses fins et sans fin point de salut !
Et Pouiff il, euh… elle  disparut.

J’avais le moral à zéro, peut-être même sous la ligne de flottaison. Et là ! Coup de pot. Je tombe, tout au fond, sur un vieil ermite, un de ces sages qui comprend tout sans qu’on lui dise et qui croit qu’on a tout compris alors qu’il n’a rien dit. Bref, il pense que c’est TTC (toute traduction comprise). Le seul mot qu’il me dit c’est : « YAGE ».
Je suis surpris et je m’interroge. D’ailleurs je choisis de l’interroger.

- Quoi « Y’A GE » ?
- Mon ami avec mon esprit monte-en-l’air, tu trouveras la voie.
Sur ce, il se mit à hurler : « MONTE LA D’SSUS » …

Je m’enfuis en courant le long de l’échelle de coupée…Allo ! Non ! Ne coupez pas…Non ici le rabbin de… Pas le temps d’écouter, ni même d’entendre.
Je monte
Je monte
Je monte LA D’SSUS (comme il dit)
Et là, stupeur,
Je découvre la destination de ces instants.
Là, fait renversant, je vois YAGE…
Ceci fut la chute de cette banale histoire.

 

Le deuxième invité à cette fameuse soirée

 

 

 


 

"Rêve, illustré par Léna Momus, bientôt 12 ans
 

 

LE RÊVE

Je vais vous raconter le rêve du papillon.

La montagne était haute et mille escaliers conduisaient au sommet. L’ascension était lente et la chaleur violente. Un peu de bleu de son col haut teintait la base de son cou.
Dans la forêt, de cris de singes et d’arbres hauts, le soleil était au zénith,
Équilibre du jour, méridienne éphémère.

Zhuangzi (Tchouang-Tseu) s’est assis. L’ombre se pose en tâches sur sa robe bleue. La mousse ourle la pierre qui retient le ruisseau. Un battement de paupières efface la réalité.
Zhuangzi dort. Il dort, mais il n’a pas deux trous rouges au côté droit, car c’est une autre histoire.
L’air du soir le réveille mais il ne saura jamais affirmer l’énigme de son rêve.
Est-il Zhuangzi qui a rêvé qu’il était un papillon ou un papillon qui a fait ce rêve étrange d’être un homme appelé Zhuangzi ?

Fait à la maison de la colline après deux verres de punch et une pastilla et pour servir ce que de droit.

 

La troisième invitée à cette fameuse soirée

 

 

Yvon Baratier

"La plume au vent"

Mot & merveilles
Épiphanie

 
 
 
 
 
 

 
 
"Épiphanie" par Diana Schneider, jeune graphiste texane 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
Épiphanie est un mot qui porte en lui le mystère poétique de la révélation. Il en a la grâce…

L’épiphanie est pour les chrétiens la révélation de la manifestation du Christ dans le monde. Ce fut même jusqu’au Ve siècle la grande et unique fête de la Chrétienté.

L’épiphanie est associée pour moi à un imaginaire visuel. Des images liées à la fête d’abord : j’aime celle de mon enfance que j’associe à l’image naïve du calendrier de l’Avant où ces mages processionnaires et magnifiques, Melchior l’Africain, Balthazar et Gaspard se défiant du méchant roi Hérode, viennent déposer leurs offrandes de myrrhe, encens et or aux pieds de l’Enfant Jésus. Il y a celle moins colorée mais plus récente de la salle paroissiale du quartier, où les volutes profuses de l’encensoir ont fait tousser le curé et les fidèles.
Et puis bien sûr, il y a celle légèrement nauséeuse des miettes de la énième galette sur l’assiette à gâteaux.

Il faut savoir que ce mot épiphanie n’a pas qu’une acception religieuse. L’épiphanie est devenue poétique, littéraire, artistique, plutôt profane mais toujours élevée. De toutes les épiphanies que recèlent les narrations du moi, je préfère celle d’une amie chère qui en pèlerinage littéraire, s’est baignée dans l’étang jouxtant la maison d’un grand poète de Nouvelle Angleterre. Dans cette eau fraiche, le regard vers le ciel que dégageait la trouée des arbres, elle a, m’a-t-elle raconté, vécu une réelle épiphanie. Ca m’a frappé : et dans mes pensées, par la magie d’une révélation subséquente où s’est opéré un véritable décentrement du sujet, l’épiphanie prenait corps et faisait la planche dans un pond.
 
 
 
 

Isabelle Tarde

Mot & merveilles
Oui

 

 

 
 
"Oui", par Elise Pallot, graphiste

 

 

 

 

 

Oui : tout juste trois lettres, que des voyelles, zéro consonne. Un petit mot de rien qui peut changer tout. A quoi tient la force du oui, son zèle infini, son charme épanoui ?

Au "ni oui ni non", je savais bien ne pas dire non, avec des nullement, pas le moins du monde et autre que nenni, désuet mais efficace. Pour éviter le oui, il y avait certes la panoplie inverse des volontiers, des peut-être et des pourquoi pas, mais d'une façon ou d'une autre, je finissais par dire oui, au détour parfois d'un je crois bien que oui pourtant bien amorcé. Aussitôt prononcé, le oui fatal en entraînait deux autres: "t'as-dit-oui-t'as dit-oui" et la partie était finie. Perdre parce qu'on avait dit oui me paraissait aussi injuste que de devoir jouer à la balle en silence, comme dans la "partie simple" qu'Anne Sylvestre chantait à l'époque, dans les années soixante: "Partie simple/ Sans bouger/ Sans rire et sans parler". Bouger, rire et parler : autant de manières de dire oui, d'être dans le oui, comme on est dans le vrai.

A cette même période, la poupée de Michel Polnareff passait ses journées à dire "non non non non non non". A quoi, l'histoire ne le disait pas, mais il était troublant d'entendre que celui à qui elle disait non aurait "donné sa vie/ pour qu'elle dise oui". Une vie pour un oui, le jeu devait en valoir la chandelle. Mais hélas, la poupée est passée à côté, tout simplement parce que "personne ne lui avait jamais appris/ qu'on pouvait dire oui". On en vit comme on en meurt, d'un oui. Depuis cette terrifiante histoire, l'expression pour un oui pour un non a perdu son sens commun. Il y a le oui et il y a le non, comme il y a le yin et le yang, le Nord et le Sud, le salé et le sucré, le soleil et les nuages. C'est comme ça.

Parmi ceux qui m'ont appris le sens du mot oui, il faut rendre à Oui-Oui ce qui est à Oui-Oui. Ce joyeux pantin de bois portait un bonnet bleu surmonté d'un grelot qui sonnait à chaque hochement de tête. Au pays des jouets, Oui-Oui savait dire oui, il passait même son temps à ça. Tout lui allait, la vie était belle, il ne se fâchait jamais, pas même contre Mademoiselle Chatounette qui avait pourtant si mauvais caractère (encore une qui n'avait pas appris à dire oui) et il déambulait avec bonheur au volant de son fringant taxi rouge et jaune, sans craindre d'être verbalisé par le gendarme pourtant pas commode de Miniville.

Depuis Oui-Oui, le oui est resté associé aux couleurs primaires, et il me semble encore entendre tinter son bonnet à grelots à chaque oui qui compte. Ce n'est qu'une trentaine d'années plus tard, que j'ai appris, dans un Early Learning Center de Londres (un pays des jouets "à-soi-tout-seul"), qu'en version originale, le Oui-Oui d'Enid Blyton s'appelait Noddy, du verbe nod qui signifie "hocher la tête" (opiner du bonnet) et non pas, comme le mot aurait pu le laisser entendre, dire non. Comble de désorientation, une fois devenu Noddy, Oui-Oui roulait à gauche. Mais oui.

Sans savoir comment ni pourquoi, le mot "oui-oui" en est venu à désigner, dans le babil familial, le zizi (qu'il soit "de garçon" ou "de fille"). Pas le moindre rapport avec Oui-Oui (il faudrait peut-être chercher) et le terme est devenu tout à fait naturel, au point qu'un de mes enfants s'est un jour étonné, en découvrant d'anciens volumes de la bibliothèque rose, qu'un personnage puisse porter un nom pareil...

Ces derniers temps, il semblerait que le oui soit devenu à la mode, une forme de "lâcher-prise", une manière d'être en phase avec soi-même et son environnement. Dire oui, c'est accepter ce qu'on a, adhérer à ce qui est, et rester po-si-tif.

Les années ont passé et on en arrive parfois à se demander si la poupée de Polnareff a fini par changer d'avis pour connaître enfin l'amen inouï du oui.

 

Géraldine Chouard

Géraldine Chouard enseigne l'anglais à l'Université Paris-Dauphine.
Son champ est celui de la culture américaine, des arts visuels en particulier (photographie, peinture, patchwork).
Par ailleurs, elle dit "oui" à la chanson française et à la couleur.

Mot & merveilles

 
 
 
 
Illustration pour le mot "Commettre" par Emmanuelle Hucher, graphiste
 
 
 

Commettre (un ouvrage)


 
Commettre. Comment compléter ce verbe transitif ? Par du négatif. Commettre un crime, une injustice, des fautes, des actions blâmables…

« Ce n’est pas parce qu’on craint de la commettre, mais c’est parce qu’on craint de la subir que l’on blâme l’injustice. »

« Il est souvent plus grand d’avouer ses fautes que de n’en pas commettre. »
« Mieux vaut encore subir l’injure que de la commettre. »

 
Pourquoi tant de haine alors que l’origine du mot commettre est commitere qui signifie mettre ensemble ? Et s’il est pronominal ? Encore du négatif… Se commettre, c’est compromettre sa dignité, sa réputation.

Et si vous entendez que votre auteur favori a « commis un nouvel ouvrage », comment allez-vous le prendre ? Commettre un texte, c’est en être l’auteur. Commettre pour écrire, accomplir, créer… « Être auteur », j’ai cru avoir le plaisir de découvrir un sens caché et élégant à un mot vilain, mais en approfondissant, là encore, on trouve un axe bien négatif : puisque dans ce cas, l’intention est de nuire par l’écriture, de mentir et de critiquer par les mots.

Quoi ! des mots sans merveilles ? Des mots pour mettre à mal ? Quelle est la nature d’une telle démarche ? Satire, diatribe, pamphlet… rien de nouveau me direz-vous. L’édition française s’en nourrit. Mais cette expression me déstabilise, comment peut-on écrire pour nuire ? Et encore plus réaliser un livre, cet objet des merveilles, sans une intention positive ? Calmons-nous néanmoins puisque ce verbe ne se conjugue jamais avec le « je » de l’auteur. Personne ne crie : « ça y est, j’ai commis mon ouvrage ! ça va faire mal… » L’acte n’est donc pas mal intentionné, mais jugé par les lecteurs ennemis. Ah…

Et vous, que commettez-vous en ce moment ?
 
 
 

Florence Morel

Freelance depuis 5 ans, Florence Morel propose ses services de relecture, réécriture, préparation de copie et mise en page à des éditeurs.

Vous pouvez aller découvrir son blog sur son site www.suivi-editorial.fr

Mot & merveilles
Écran

 

 


 
"Écran" Illustration de Oliver White, graphiste (avec une auréole...)

 

 

 

 

 

Écran nm (escren : fin XIIIème – néerlandais scherm « paravent »)

La surface de projection, sur laquelle on projette ses images,
ses fantasmes, ses idoles, ses convictions, ses rêves, ses films,
L’écran noir des nuits blanches de Nougaro,
Sur lequel on se fait du cinéma,
Sans pognon et sans caméra…
Grand écran à L’Ecran de Saint-Denis
Petit écran plat…
Capture d’écran sur le site Ecrans de Libé…

L’écran barrage, écran protection :
Contre le froid, le chaud, écran thermique
Contre le soleil, écran anti éblouissement
Contre le bruit, écran acoustique


L’écran de l’ordinateur, merveilleux nouvel outil,
De l’entreprise
Derrière lequel on se cache, et qui protège …

Pour qui le bonjour du matin ?
Pour l’écran qui, hélas, ne me répond pas…

Pour qui la question, quand j’ai besoin d’aide ?
Pour un écran qui, parfois, révèle l’intérêt de son propriétaire…

Enjamber l’écran pour rencontrer les yeux de l’autre
Nouvelle gymnastique
Nouvelles mœurs.

Que dire de l’écran tactile ? C’est lui qu’on effleure, désormais,
En restant très loin de l’Etre humain.

 

 

Claudine Verdickt

Mot & merveilles
Encore

 
 



Encore, écriture monocondyle par Denise Luc, Calligraphe
 
 
 
 
 
 
Encore.
Au moment considéré, l’empreinte de la persistance. Je [te] dis encore. Adverbe de supplément, injonction « au corps » ou «en corps». Allez savoir. Plus. Autre. Nouveau. Toujours. Encore et encore, d’accord, d’accord. Exclamatif, impératif, encore que (littéraire). Hinc ha hora, dit le latin… populaire. Autant dire le hic et nunc du pauvre. Qui en veut plus, c’est bien connu. Avec encore on passe la ligne d’avantage mais êtes-vous encore là et en voulez-vous davantage?
Encore, c’est simple comme bonjour. Encore dit oui, c’est bon, on a compris : il va pas nous remettre ça encore une fois.

« Non seulement par la raison mais encore par le cœur » Pascal, l’autre.
 
 

Le Monsieur qui dit Encore

Mot & merveilles
Quand les mots me débordent. BORDEL.

 

 

 

 

 

 

 

       nakasatO, Calligraphe  www.moogai.com 

 

 

Quand les mots me débordent. Bordel.

 

Je suis née dans une famille nombreuse, de parents cultivés, sensibles à la beauté et mon père qui était un lecteur familier de Raymond Queneau adorait les jeux de mots, les palindromes et les contrepèteries. « Je suis un fer bien pété » s'exclama-t-il un jour qu'on lui souhaitait la sienne. Les conversations à table étaient souvent épicées d'allusions coquines voire salaces que du haut de mes 8-10 ans, je m'efforçais de décrypter.
Le mot bordel revenait plusieurs fois par jour : un papier égaré, un pot de peinture renversé, un placard en désordre. Ca allait de « bordel de merde » à « putain de bordel » « bordel à queue » ou plus simplement « quel bordel ».
Le comble pour moi était d'entendre ma mère évoquer dans ses souvenirs de jeunesse les liens d'amitié d'une de ses soeurs avec une famille "de Bordelius" dont les filles avaient un charme fou et du coup s'associait à ce mot grossier et trivial une notion de noblesse décadente de la Russie d'avant la révolution.

Beaucoup plus tard, j'entrepris des études de lettres et je découvris enfin l'origine étymologique et sémantique de ce mot relégué au rang des grossièretés d'une bourgeoisie qui se lâche.

Dans le « Bloch et Wartburg », la bible des amateurs de mots « bordel » vient du francique «bord» qui signifie planche comme dans l'anglais « board » ou le gotique « baurd » puis « bord d'un vaisseau » terme de marine que l'on retrouve dans « bordage » « bordée » « aborder ». La « borda » est en provençal une cabane de planches. La borde s'emploie toujours dans le parler de l'Ouest et du Midi pour désigner une métairie, chaumière ou maison champêtre.

Bordelage est le droit que les seigneurs percevaient dans certaines provinces (Nivernais) sur les revenus des métairies : argent, volailles, grains. Le mot a progressivement glissé en lieu de débauche, de prostitution.
Dès le 12ème siècle on trouve le mot bordel au sens de faire bordel de, prostituer. Bordeler, bordelerie, bordelier (celui qui fréquente les lieux de débauche) en dérivent alors. En 1719 «bordélique » apparaît. En 1950 « bordéliser ».
Aujourd'hui le mot est bien plus souvent utilisé pour parler de désordre, de saleté, ou pour terminer une énumération comme dans « et que je vole en l'air, la carosserie, les roues, les mecs, le moteur en lamelles, les bout de barbaque et tout le bordel » ou encore comme exclamation « répondez-moi, bordel ».

 

 

Bordel, un mot qui claque au vent comme le battant d'une cloche.
Booooo________rdèèèl.
Booooo________rdèèèl.
Un mot qui déguerpit comme le geai de son arbre, le merle du buisson.
Bord d'aile.

Ce n'est pas du tout la maison de passe, le bar à pute avec l'hôtel attenant qui me viennent à l'esprit. Et pourtant, à Lyon, ma ville natale, j'ai arpenté sagement mais les yeux grands ouverts les rues des Archers, Mercière, Tupin, fascinée par ces « péripatéticiennes » aux chevelures excessives, aux poitrines dénudées et proéminentes, aux cuisses bottées, jambes résillées, jupes-gaines panthère, bouches écarlates, cigarettes, voix cassées, rires gutturaux qui me toisaient sans méchanceté, maigrelette dans ma jupe plissée écossaise, socquettes bleu marine, béret à pompon et lourd cartable de petite classe.




Dors belle au bord d'eau
Dors beau au bord d'elle
le bord d'aile
est si beau
la bouteille est si belle
la couleur du bord d'eau
si émue du bord d'aile
du bord d'aile du corbeau
qui passe au dessus d'elle
la bouteille de bordeau
le bordeau du corps bel
finira au bordel.

 

Eveneige La Rangée

Mot & merveilles
Le choix de Sophie : Volubile

 

Du latin classique "volvere" qui signifie "faire tourner", l'adjectif volubile évoquait au Haut Moyen Age la mer et ses humeurs aussi inconstantes que celles d'une femme, puis perdit son i joli pour devenir "voluble", heureusement très vite dissous dans les remous de la Renaissance. Littéralement "tournant", le terme s'applique aux tiges souples et graciles qui s'enroulent autour d'un support pour prendre un peu de hauteur. D'où les volubilis, que d'aucuns moins poètes nomment "liserons".

Mais l'essence de "volubile" réside au sein des calices de fleurs plus figurées.

Si l'on part du principe que la langue, oui, celle que nous avons dans la bouche, a des propensions à se mouvoir de çà et de là, notre organe volubile dispose la voix à la vivacité des roulements. Et de là le sens le plus commun du vocable : bavard, loquace, agitant des paroles abondantes et rapides.

Il est bien vrai que doté d'une telle langue, notre discours prend alors une tournure toute volubile, évoluant par enroulements, spirales et arabesques, au gré de nos pensées, qui deviennent autant d'ondes volatiles, et s'évaporent aisément dans le flot impétueux de la parole, fluide.

Vol - ubile : une envolée de mots tourbillonnants, aussi fine et légère que la vapeur, immatérielle, changeant à loisir de sens et de direction. De ci. De là. Et il me plaît à penser que de toutes ces gracieuses volutes de mots émanent un plaisir voluptueux. Car l'on goûte pleinement la saveur de chacun sur le bout de notre langue. Et l'on s'en délecte tout autant intellectuellement. Oui, quelle volupté, ces tournicotis du langage. Une ivresse légère nous surprend à babiller ainsi. La tête nous tourne, nos cheveux s'animent à leur guise, les bras s'agitent. Le corps tout entier devient volubile. Quelle fantaisie!

Et n'oublions pas qu'il y a fort longtemps, ce terme était également employé pour signifier la facilité de notre coeur, ou de notre esprit au changement, à l'inconstance, à l'instabilité. Et pourtant, de tout temps, "rien n'arrête la volubilité de notre esprit" (Pascal - Pensées).

 

 

volubile

 

Sophie a demandé à ses amis de se prêter au jeu : brodeuse haute couture, artiste multimedia, chercheur en virologie et écrivain. Chacun d'entre eux, dans le désordre, nous invite à partager sa propre évocation.

 

"Pour moi, la volubilité évoque surtout la délicate convolvulacée de nos jardins. Incomprise et rejetée, elle fait danser ses tiges graciles. Elle se glisse dans le lit des cassis sérieux et des framboisiers romantiques et d’une étreinte sensuelle, elle éclos en immenses coupes éclatantes transformant le vert verger en tableau de Monet.
Le mot « volubile » évoque exactement cela pour moi : un débordement exubérant et éphémère de fleurs ou de mots fragiles sans autre but ni prix que d’exister."

 

"Dans mon esprit, ce mot est féminin (je sais que c'est un adjectif) et je l'associe au papillon. Je m'explique. La première image qui m'est venue à son évocation est celle d'une femme qui bavarde sans discontinuer. La scène se passerait dans un café et d'une table voisine, d'où l'on ne pourrait pas vraiment suivre la conversation, son récit composerait une petite musique, semblable au vol d'un papillon. Trajectoire accidentée rythmée par un rapide battement d'ailes qui s'interrompt à peine lors de brefs atterrissages. Un peu étourdissante."

 

"Au mot "volubile" s'associe immédiatement pour moi celui de "bibelot" (d'inanité sonore), ce qui me fait penser à une jolie femme dont le doux babil me berce d'idées qu'un imbécile hâtif jugerait superficielles. Le simple fait d'émettre des sons avec une jolie voix est en soi suffisament métaphysique pour n'avoir que rarement à en regretter le sens particulier.
Nubile par la rime, naïve par la syntaxe irrépressible et généreuse par nature, la "volubile" est une femme, forcément. Et lorsque ce n'est pas le cas, elle est tout de même un hommage à la féminité et à l'aisance de sa langue bien enroulée."

 

"Quand ma phrase bondit et que mes mots s’envolent
En souples volutes qui se rient des obstacles
Tels le lierre et la vigne à l’assaut du pinacle,
Vers la cime éclairée mon esprit caracole.
Quand mon verbe fleurit, quand ma langue s’enroule
Habile et parfumée comme un pied de glycine,
Virtuose enivré je crois que les frangines
Sont pendues à mes lèvres et que leur cœur roucoule."

 

 

Sophie Féderkeil

 
 

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