WEBZINE N° 10
Hiver 2009/2010

WEBZINE N° 10
Hiver 2009/2010
Un don Quichotte aux yeux bleus
rencontre
Pastilla aux fruits de mer
cuisine
Rime croisée
photo
Al-warda
mystère
Khouya*
mot
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édito
rencontre
cuisine
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Édito

Le numéro 10 des Mots des anges. Le numéro d’hiver.

 

Le Maroc

Le numéro du plein hiver. Il neige encore certains jours, et le thermomètre joue au yo-yo. C’est sans doute parce que nous avons tous envie de soleil que j’ai choisi de faire un numéro spécial Maroc.

J’y suis allée pour la première fois aux vacances de la Toussaint avec mes deux filles et suis tombée sous le charme de ce pays fascinant, aux mille couleurs et visages, véritable carrefour des cultures arabe, berbère et andalouse. Que ce soit à Marrakech ou dans les villages reculés de l’Atlas, nous y avons fait de vraies rencontres, comme cela arrive de moins en moins dans les voyages.

À Marrakech, notre coup de cœur est allé à la Maison de la Photographie que nous avons découverte par hasard, mais je ne crois pas au hasard… Nous nous rendions à la médersa (école coranique) Ben Youssef. Nous arrivions de la gare routière où nous venions d’acheter nos billets pour le ksar d’Aït-Ben-Haddou dans l’Atlas (extraordinaire forteresse en terre du VIIIe siècle). Le taxi nous a déposées dans la partie nord de la médina, celle où les touristes vont fort peu. Il s’est arrêté car il y avait tellement de monde, de charrettes, de deux-roues dans les étroites ruelles que nous n’avancions plus. Nous avons marché dans la direction indiquée et avons failli rater la Maison de la Photographie, à la devanture fort discrète et pas encore signalée dans les guides (elle a ouvert en avril 2009).

Ce numéro lui est consacré. Pas pour le lieu, même si c’est un pur enchantement et que je vais quand même vous en parler pour vous donner envie d’y aller, mais pour les rencontres que nous y avons faites. Tous les articles de ce numéro, à l’exception de celui de la Cuisine imaginaire auquel Samira a donné toutes ses couleurs et saveurs, ont été faits soit par/avec des personnes de la Maison de la Photographie, soit par d’autres qui y sont allées comme nous ou qui l’ont contactée.

Je lui rends hommage car c’est un peu l’objectif de Patrick Manac’h, à l’origine de la Maison de la Photographie : qu’elle soit un lieu de rencontres vers la Culture et vers l’Autre.

Cette fois encore, j’espère que vous allez prendre autant de plaisir à découvrir ce numéro que j’en ai eu à le faire.

Bienvenue !


4ine
Conceptrice rédactrice
4ine

Rencontre avec des êtres extraordinaires

Il est de ces gens dont la rencontre vous ébranle. Par leur volonté et leur intelligence de l’autre. Par leur façon de voir la vie et de la vivre. Par leur engagement dans notre société.

Vous vous sentez grandis de les avoir approchés, regardés ou entendus. Leurs engagements sont pourtant modestes. Ils passent souvent même inaperçus. Ces êtres sont presque anonymes, mais uniquement pour ceux qui sont loin d’eux.
Nous avons voulu leur rendre hommage. Vous les faire rencontrer.

Un don Quichotte aux yeux bleus

 

C’est Stéphanie Max qui nous accueille à la Maison de la Photographie et commence à tout nous expliquer. Dans ce lieu, nous n’avons pas été accueillies comme des visiteurs mais comme des hôtes. Il y règne une telle qualité de respect et d’écoute que la découverte de ce patio plein de sérénité et de fraîcheur est une invitation à aller plus loin.

Nous commençons à déambuler à notre rythme dans les salles du rez-de-chaussée et là nous sommes accueillies cette fois-ci par Patrick Manac’h. Il se dégage de lui une vraie lumière, et un charme naturel mêlant écoute, douceur et érudition. Il commence à nous parler de certaines œuvres et nous entraîne dans leurs histoires fabuleuses.

En comprenant que Patrick est à l’initiative de ce lieu, tout fait sens : il a su insuffler de son idéal dans ce projet : on sent l’équipe unie, épanouie et joyeuse, le lieu magique. Qui est-il donc ?

Avant de vous reparler de ce don Quichotte aux yeux bleus, je vous laisse pénétrer dans la Maison de la Photographie et découvrir certaines œuvres.

C’est un ancien fondouk (lieu où se regroupent plusieurs ateliers d’artisans) de trois étages, entièrement rénové dans la pure tradition architecturale marocaine. Il a fallu de longs mois de travaux pour donner à la Maison l’aspect qu’elle a aujourd’hui.

 

Le patio central où sont exposés les grands tirages.

 

Aymée et les salles autour du patio.

 

La collection du musée est constituée de photographies allant des années 1870 à 1950.

Dans la première salle sont exposées les premières photographies de la collection, dont une de Tanger, photographiée en 1862. Elles s’inscrivent dans l’histoire des premiers outils photographiques.

 

 

Les premiers photographes, pour la plupart britanniques, s’installèrent au Nord, à Tanger, et à Tétouan.

Cette approche se poursuit dans la deuxième salle du rez-de-chaussée, où la couleur prend ses marques à travers quelques autochromes. Le photographe Adolf de Meyer est représenté ici à travers deux portraits au charbon, déposé sur le délicat papier japon.

Une troisième salle, consacrée aux plaques de verre, s’attache à expliquer ce médium.

 

 

L’accès au premier étage est, avant l’ascension des escaliers, l’opportunité de s’arrêter sur des documents cartographiques et photographiques renseignant sur la représentation de la ville de Marrakech, à différentes périodes, notamment à travers deux importantes gravures de Dapper.

Le « Désir du Maroc », titre choisi pour la salle cinq, se réfère à l’exposition de l’hôtel de Sully, à Paris, en 1999-2000. Les photographies présentes soulignent un Maroc photographié sous l’angle mythique et fantasmé.

 

Reflet d’une fenêtre en verre coloré sur une de mes photographies préférées.

 

À gauche : la salle de projection. À droite : vue de la terrasse où l’on peut boire un thé ou, si comme nous vous avez de la chance, dîner et être servis par Mahjoub, enjoué et volubile.

 

Une salle de projection diffuse les films de Daniel Chicault, réalisés en 16 mm couleur lors d’une expédition de trois mois dans le Haut-Atlas au printemps 1957. Témoignage ethnologique exceptionnel, une partie importante est consacrée à la tribu Seksaoua et aux danseurs Tiskiouines. Le cinéaste accompagne la caravane muletière du Caïd qui se rend pour la première fois dans sa tribu. Puis, une autre partie est consacrée à la tribu Mgouna, établie sur le versant sud du Haut-Atlas. Quelques photographies, tirées de ses films, sont présentées dans cette même salle. Tous les vendredis soir, un des films de Daniel Chicault est projeté dans le patio.

À l’origine de la Maison de la Photographie, il y a deux hommes, ou plutôt leur amitié. C’est en cherchant à donner du sens à long terme à l’affection qui a organisé sa relation avec Hamid Mergani que Patrick Manac’h a voulu l’incarner. « Réaliser une œuvre commune, comme tout couple tente de le faire, par un enfant, l’art… » Car, comme le souligne Patrick, des relations sans projet commun s’étiolent inexorablement.

 

Patrick Manac’h, Hamid Mergani et son épouse Sarah.

 

« Donc, la Maison de la photographie, tout comme l’Écomusée berbère de la vallée de l’Ourika, sont les jalons de la construction relationnelle : avec le savoir, avec l’esthétique, avec l’Autre. Les visiteurs ici viennent pour voir, regarder, garder, connaître. Or, connaître, c’est naître avec », m’explique Patrick.

 

« De plus, il y avait à l’origine de ce projet un défi qui a ses origines dans la culture classique : inviter une Muse, lui consacrer un lieu. En terre africaine, cela est assez gracieux ! »

 

La collection qui comprend un fonds de 3 500 photographies originales a été rassemblée pendant de nombreuses années, photographie par photographie, avec patience et beaucoup de sacrifices, sans aide ni reçue ni réclamée.

Avec générosité, Patrick m’a confié 4 tirages extraits de la collection pour illustrer cet article.

Je vous laisse les découvrir.

 

Macleod, musiciens du Sous, 1870.

 

Garaud, l’école de broderie indigène à Mazagan, vers 1920.

 

Anonyme, le photographe et sa compagne, vers 1930.

 

Daniel Chicault, versant sud, mai 1957.

 

Patrick dit lui-même qu’il y a du don Quichotte à faire vivre une telle structure par les seules entrées et les ventes de tirages photos.

 

Les préparatifs de la boutique (novembre 2009).

 

La Maison de la Photographie réunit amour et amitié, amour de l’Autre et du partage, amour pour cette ambition de montrer ce patrimoine privé si riche, et qu’il devienne public.

Souhaitons-lui bon vent !

 


Patrick Manac'h

Patrick Manac'h a fondé la Maison de la Photographie de Marrakech avec Hamid Mergani.

Cet article est tiré du numéro 10 du webzine www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Cuisine imaginaire

Un cuisinier de métier ou un amateur éclairé nous livre une de ses recettes. Mais la condition est qu’elle soit inventée. Qu’on ne puisse pas la trouver dans les livres.

Pastilla aux fruits de mer

 

J’ai rencontré Samira à la « soirée de filles » organisée par ma sœur Agnès. C’était la première fois que Samira y participait et elle a enchanté tout le monde avec son sourire généreux, sa gentillesse, son énergie. Et ses samosas maison…

Quand je lui ai proposé de participer à ce numéro, elle a dit oui tout de suite. Et pleine d’idées, comme toujours, elle ne m’a pas proposé une mais trois recettes. Juste pour le plaisir, je vous les cite :
. Pastilla aux fruits de mer
. Tajine de volaille aux poires
. Couscous aux raisins secs et oignons (qui n’a pas grand-chose à voir avec le couscous aux viandes et légumes que tout le monde connaît).

Samira a finalement choisi la pastilla aux fruits de mer. Mais qui sait, nous vous présenterons peut-être plus tard les autres recettes. Ou encore de nouvelles…

 

Les ingrédients
(sur les photos, les quantités correspondent à 2 pastillas) :

. 1 paquet de feuilles de brick
. 500 g de poisson, type colin ou lieu noir (frais ou congelé)
. 500 g de crevettes roses (fraîches ou congelées)
. 1 gros bouquet de coriandre
. 1 petit paquet de vermicelle chinois
. 1 cuiller à soupe de gingembre en poudre
. 1 cuiller à soupe de poivre
. 1 cuiller de cumin (pour la recette avec du poisson)
. du safran ou du colorant alimentaire
. du sel
. de l’huile d’olive

 

 

 

1) Briser le poisson en petits morceaux. Ajouter les crevettes. Faire mariner dans un jus de citron.

2) Hacher la coriandre grossièrement.

3) Faire cuire le vermicelle 10 min environ dans de l’eau bouillante et le couper en petits morceaux de 1 à 2 cm de longueur avec des ciseaux directement dans la casserole.

 

 

4) Faire chauffer l’huile dans un wok. Y verser la marinade, la coriandre. Saler.

 

 

5) Ajouter le gingembre en poudre (très utilisé au Maroc) et le poivre.

 

 

6) Ajouter le cumin.

 

 

7) Ajouter le safran ou, à défaut, le colorant alimentaire. C’est magnifique !

 

 

8) Cuire à feu moyen tout en remuant bien.

 

 

L’ensemble prend une belle couleur jaune. Cela sent déjà très bon.

 

 

9) Battre deux œufs (Samira lave les coquilles avant de casser les œufs, c’est une coutume marocaine). Les verser dans la préparation en remuant bien.

 

 

10) En fin de cuisson, ajouter un filet d’huile. Remuer une dernière fois.

 

 

On fait une pause biberon pour Adam qui ne veut pas attendre la fin de la recette…

 

 

11) Réserver le jus que vous pourrez boire plus tard car il est délicieux en passant l’appareil pour avoir une texture non mouillée (qui détremperait les feuilles de brick). Mélanger au vermicelle.

 

 

12) Sur un plat plat, disposer 3 feuilles de brick en éventail sans qu’il y ait de jour entre elles. Puis recouvrir l’ensemble avec une autre feuille. La tapisser de garniture.

 

 

13) Mettre une nouvelle feuille et y déposer une deuxième couche d’appareil. Recouvrir avec 3 feuilles de brick bien étalées en éventail.

 

 

14) Retourner les feuilles de brick sur les côtés en les coinçant en dessous pour bien fermer l’ensemble. Mettre une feuille sur le dessus pour avoir un bel effet lisse.

 

 

La pastilla est prête à enfourner. C’est le moment pour un thé à la menthe.

 

 

Le bruit du thé qui tombe dans le verre…

 

 

Finir la préparation juste avant de servir.

15) Faire chauffer le four à 180 °C (6). Badigeonner la pastilla avec un blanc d’œuf. Enfourner sur la grille du milieu. Laisser cuire environ 10 min. Sortir quand c’est bien grillé sur le dessus (il faut que la pastilla soit chaude à l’intérieur). Décorer le dessus avec 3 belles crevettes (ou, à défaut, 3 rondelles de citron). Servir aussitôt avec une salade (c’est parfait avec une doucette).

 

Bon appétit !

 

 


Samira Chakkaf

Samira est Française d'origine marocaine. Née à Bordeaux d'une maman qui fait divinement bien la cuisine.

Quand son travail lui en laisse le temps, elle aime cuisiner pour de grandes tablées.

Cet article est tiré du numéro 10 du webzine www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Ma photo préférée

La règle du jeu : un(e) photographe de métier nous présente parmi toutes ses créations celle qui a sa préférence.
Et il (elle) nous explique pourquoi c’est celle-ci plutôt qu’une autre.

Rime croisée

 

Avec Thami Benkirane, la rencontre ne s’est faite que par échange d’e-mails. Mais il y en a eu plusieurs et cela a toujours été un plaisir de lire au bas de l’e-mail des phrases du style « À très bientôt et que la Lumière, chère aux photographes, baigne vos pas et la prunelle de votre cœur » ou « Bonne après-midi lumineuse ! ».

J’ai découvert le travail de Thami au travers de ses blogs (il en a plusieurs !!!) et j’ai adoré la richesse des couleurs et des techniques expérimentées, la sensibilité de l’approche et l’empathie pour les sujets notamment. J’ai même fait une liste à Thami des photos que j’avais repérées et que j’aimais plus particulièrement. Pour l’une d’entre elles qui n’était pas affichée,  je n’ai lu que le titre mais je me suis dit que cela pourrait être « La » photo pour les Mots des anges : Tête-à-tête avec l’ange. Thami me répondit : « Au départ, elle faisait partie d’une série exposée dans le cadre de la biennale de Bamako (2003) consacrée à la thématique “Rites sacrés, rites profanes”. Elle est dans mes archives. Et il va falloir que je la cherche pour mettre la main et les yeux dessus ! ».

Quelques e-mails plus tard, voilà ce qui fut décidé…

 

 

Je me suis alors souvenue que la règle du jeu de cette rubrique, c’est le photographe qui choisit et qui explique son choix. Thami : « Comme vous me laissez les coudées franches, ça va être difficile d’effectuer un choix. En fait, il va falloir que je choisisse subjectivement la meilleure photo dans une série donnée. Après une nouvelle virée dans le désert, j’ai opté pour une image qui fait partie de la série des billes. »

 

La série avec les billes est au départ une histoire de cuisine.

« En fait, nous étions tout un groupe d’amis cosmopolite (Français, Norvégiens, Japonais et Marocains) venus passer le réveillon dans le désert. Le matin en question, ils sont tous partis marcher dans les dunes et monter sur la plus haute. J’étais resté tout seul à l’auberge avec la charge de préparer un couscous pour le déjeuner.

La cuisine se faisait dans une pièce avec une fenêtre en fer forgé qui donnait directement sur le paysage dunaire. Tout en surveillant la cuisson des aliments, j’ai sorti trois billes de ma poche, les ai calées dans le fer forgé de la fenêtre et attendu que quelque chose se passe. Là, il y a des personnes qui sont passées et qui se sont tout naturellement incrustées dans les 3 billes ! »

 

Depuis, Thami s’amuse avec ses billes. Il essaye d’intervenir sur le paysage, ce qui correspond à une démarche résolument inscrite aux antipodes de la photographie réaliste ou documentaire.

La préférée de la série s’appelle Rime croisée car la bille transparente a la propriété d’inverser le monde que nous voyons. Du coup, dans cette image, nous avons de haut en bas, le ciel bleu, le jaune de la dune inscrit dans le haut de la bille, ensuite le bleu du ciel et enfin le sable jaune… ça fonctionne comme une rime croisée abab.

Elle a été faite dans le désert du Sud-Est marocain dans les dunes de l’erg Chebbi. Thami y va depuis seize ans, à dates fixes et sur les mêmes lieux pour exacerber le regard et observer dans la durée un sujet, un objet ou un fragment quelconque du monde sensible afin d’en donner une image qui représente la métaphore décantée de son essence.

La photo a été prise loin de toute oasis et exactement à la limite qui sépare erg et reg (d’où la présence de ces petits rochers d’origine volcanique qui font office de support). Sa date de réalisation est située dans la dernière semaine de décembre. Vu la lumière abondante qui la baigne, elle a été prise le matin sur les coups de 9 heures.

Cette photo a été primée « meilleure photo paysage » au Salon national Photo du Maroc.

 


Thami Benkirane

Thami Benkirane est né un 21 décembre à Fès au Maroc. Après l’obtention du baccalauréat en 1973, il a poursuivi des études supérieures à l’université de Provence, à Aix-en-Provence. Son initiation à la photographie s’est faite dans le cadre du photo club de cette université (prise de vue, technique photo, laboratoire noir et blanc, etc.).

De retour au Maroc, nommé professeur à la faculté des lettres et des sciences humaines de Fès où il enseigne la phonétique, la phonologie et la photographie, Thami entame son premier travail photographique en 1984 sur le graffiti végétal. Cela donne lieu à un ensemble d'expositions au Maroc et à l'étranger.

Par ailleurs, il développe depuis une douzaine d'années un autre travail sur le désert qui s'apparente davantage au land art. Ses photographies procèdent de l'expérimentation et ne s'inscrivent nullement dans une démarche documentaire. Cela dit, il lui arrive – éclectisme oblige – de couvrir un sujet dans la pure tradition du reportage.

Cet article est tiré du numéro 10 du webzine www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Petit mystère de la Nature

On l’a certainement appris à l’école. Ou par un grand-parent plus patient que les autres. Mais on a un peu oublié.

Et on s’est senti trop grand pour oser demander de nous l’expliquer encore une fois.
Nous avons décidé de prendre notre courage à deux mains pour reposer la question et savoir enfin. Une bonne fois pour toutes.

Al-warda

 

Dixième petit mystère :
« pourquoi y a-t-il des roses au Maroc ? »

 

Roses-Aymee-Nakasato-1

© Aymée Nakasato.

 

Mélipone, notre spécialiste Nature, n’étant jamais allé au Maroc (on n’y pêche pas la baleine), nous avons préféré lui trouver un(e) remplaçant(e) pour ce numéro spécial. Stéphanie (que vous allez découvrir dans la rubrique Mot et merveilles) a pensé à une passionnée du Maroc qui y vient régulièrement depuis dix ans, rencontrée elle aussi par la Maison de la Photographie : Joan Rundo. Joan a souhaité écrire sur la rose. Je lui ai proposé de nous expliquer comment les roses pouvaient pousser si loin au Sud.

 

Timbres-roses.

Timbres émis par la Poste marocaine en janvier 2010 et parfumés à la rose.

 

Chantée par les poètes de tous les pays et de tous les temps, de la Chine à l’Espagne, de l’Angleterre à la Turquie, la rose est depuis toujours le symbole de la beauté et de l’amour.

En arabe, la rose se dit al-warda.

Au Maroc où le climat peut être extrême, entre les cimes de l’Atlas et les douars isolés par le froid et la neige d’hiver ou les sables du désert, la rose a pourtant trouvé des lieux où elle est traitée comme une reine.

Le village de Kalâat Mgouna, niché entre la montagne et le désert, est son royaume. Elle en a fait un petit paradis, un avant-goût peut-être du verger foisonnant promis aux croyants dans les versets du Livre sacré, le Coran.

 

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Le mois de mai est le mois de la cueillette. Et c’est au lever du soleil, quand la teneur en huile essentielle est la plus importante, que tous les villageois y participent : on cueille aussi bien les délicats boutons (cueillis entiers), que les pétales. Et il faut beaucoup de mains pour les cueillir : il faut 400 roses pour faire 1 kg et 5 000 kg de roses pour 1 kg d’huile essentielle !

Toutes ces roses embaument l’air, et le village se pare de la couleur des pétales. Étendues pendant quelques heures en plein soleil, on les met ensuite à l’ombre pour sécher, avec un courant d’air naturel pour les rafraîchir. Avec une fourche, les hommes les retournent délicatement, et les fleurs virevoltent dans l’air, comme un nuage de papillons odorants.

Les roses de Kalâat Mgouna sont très prisées des grandes maisons de parfumerie pour leur essence. Avec, les bonnes années, une récolte de 4 000 tonnes, le Maroc est juste derrière la Bulgarie et la Turquie en termes de production.

 

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Les roses qui restent à Kalâat Mgouna seront distillées dans les familles en utilisant des alambics de cuivre, suivant un procédé ancien pour obtenir l’eau de rose.

 

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Alambic de cuivre traditionnel.

 

Ce produit est essentiel dans les rituels de beauté des femmes du Maroc et bien au-delà des frontières. Grâce à ses multiples propriétés, les roses transforment l’eau pure en une lotion astringente, pour tamponner le visage et préserver la beauté. L’eau de rose est également mélangée au ghassoul, l’argile utilisée comme masque de beauté pour les cheveux et la peau, ou bien on en imbibe le merwad, le petit bâton utilisé pour appliquer le khôl. En compresse, l’eau de rose apaise les yeux fatigués.

Les boutons de rose, qui emplissent les échoppes dans les souks d’épices au printemps, sont aussi utilisés, avec le myrte, le clou de girofle, le souchet rond et l’écorce de lentisque pour parfumer le henné que l’on applique sur les cheveux pour leur donner de riches reflets rouges.

Les roses au Maroc sont également très présentes dans le patrimoine de médecine populaire et traditionnel. Avec les boutons de rose, les mamans depuis toujours préparent des décoctions contre les maux d’estomac des petits ; mâchés, les pétales peuvent soulager du mal de dents, et l’eau de rose peut être employée en compresse pour traiter la fièvre, les migraines et les insolations ou en gouttes pour traiter les otites. Il semblerait même qu’une cuillère à boire deux fois par jour calme la nervosité et l’anxiété.

Mais la rose au Maroc pousse aussi dans les villes : les jardins des riads, maisons traditionnelles bâties autour d’un patio, les accueillent très souvent. La reine des fleurs est très à l’aise dans ces havres de paix qui, traditionnellement, ont quatre plates-bandes avec une fontaine ou un petit bassin au centre, suivant le schéma du jardin du Paradis abreuvé par quatre fleuves, de miel, de lait, d’eau très pure, et de vin qui n’enivre point. Ces patios ombragés, où les seuls bruits sont le piaillement des oiseaux et le murmure de l’eau de la fontaine, perpétuent l’époque d’al-Andalus, et les villes joyaux comme Cordoue, Séville et le palais de l’Alhambra de Grenade, chef-d’œuvre architectonique qui incarne le raffinement mauresque tracé dans la pierre et les plantes.

 

De cette époque sont les vers du poète de Cordoue,
Ibn Zaydun (1004-1070) :

Je me remémore notre vie à Az-Zahra, tout entière,

L’horizon était pur, et limpide la face de la terre,

Le vent du crépuscule errait avec fébrilité

Comme s’il languissait par compassion et par pitié

Et le verger, qui brillait sous la rosée de sourire,

Au matin de leur vie, les roses scintillaient,

Et l’éclat du matin en fut tout réveillé.

 

Fontaine-roses

Fontaine à Marrakech.

 

Mais revenons au Maroc, où la rose est arrivée, selon une légende, dans les sacoches des pèlerins de retour de La Mecque. Au cours du long et périlleux voyage de la péninsule arabique, on traversait l’Iran, la Syrie et la Turquie, pays où la rose fleurit en abondance. On dit aussi que, comme les fleurs d’oranger, la rose est née des larmes du Prophète !

La rose est la fleur romantique par excellence et, au Maroc, dans le langage magique des fleurs, la rose du Tafilalt « apporte l’amour en courant ».

Dans le temps – pas si lointain que cela – selon un recueil de « pratiques des harems marocains », on croyait au pouvoir magique d’un mélange d’eau de rose, de sucre et d’amandes pilées comme un remède fort efficace contre l’impuissance virile…

Les roses font également partie de la longue tradition de l’hospitalité marocaine : des invités sont accueillis avec de l’eau de rose dans les élégants mrachat, les lance-parfums aux cols élancés pour rafraîchir et souhaiter la bienvenue.

 

4ine-ryad.jpg

Dans le riad, des roses pour nous accueillir…

 

 


Joan Rundo

Joan Rundo est anglaise mais se considère plutôt « citoyenne du monde », née en Écosse de parents européens (mère moitié suédoise, moitié suisse, et père juif polonais qui a grandi à Paris…).

Elle fait de la traduction et dit qu’elle voyage entre les langues. Elle a étudié l’arabe et écrit (en italien) des livres de cuisine arabe et juive. Joan vit en Italie.

Cet article est tiré du numéro 10 du webzine www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Mot & merveilles

Un mot plutôt qu’un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu’un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Deux invité(e)s se prêtent au jeu, l’un(e) pour l’écrire, l’autre pour l’illustrer, mais sans se concerter !

Khouya*

 

Cette fois-ci, cela a été facile de trouver l’auteur du mot. Stéphanie Max, l’Incroyable stagiaire de la Maison de la Photographie, avec qui je suis restée en contact e-mail après notre retour en France, m’écrit : « Pour écrire un mot, je me propose. Un mot bien sûr en lien avec le Maroc, ou une expérience verbale qui s’y attache. Je n’ai pas encore formulé d’idées précises. »

Découvrez le résultat.

 

Khouya, calligraphie arabe de Thami Benkirane.

 

En fait, Thami n’est pas calligraphe mais photographe (voir la rubrique « Ma photo préférée »).

Je vais vous expliquer toute l’histoire de cette calligraphie.

Au départ, je pensais demander à un écrivain public de me réaliser cette calligraphie. Mais, maintenant, au Maroc, ils n’utilisent plus que de méchantes machines à écrire, ce qui ne faisait pas mon affaire. Toutes les autres pistes pour trouver un calligraphe / illustrateur marocain que nous avons tentées étant vaines, Thami a dû avoir pitié de moi. Et le jour de la réponse négative de notre dernière piste, il m’a envoyé cette calligraphie avec un mot :

 

« Pour remédier à cette situation et bien que je ne prétende pas au statut de calligraphe, j’ai pris un papier Canson, un stylo à encre et essayé tant bien que mal de calligraphier le mot en question. J’espère que cela va faire l’affaire. »

 

Je trouve cette calligraphie magnifique. D’autant plus qu’elle a été faite avec l’élan du cœur. Merci Thami !

 

Khouya*

Pas assez de temps pour apprendre l’arabe, plongée davantage dans l’idée que je devais améliorer mon anglais. Pas assez de temps, doux mensonge pour ne pas dire que je ne me suis pas donné le temps, ce qui est plus proche d’une certaine vérité ; encore faudrait-il qu’elle existe.

Pas d’apprentissage académique certes, mais les oreilles et l’esprit bien ouverts pour entendre, capter les paroles de l’autre, proche ou lointain, dans la rue, la maison, au musée. Les yeux également attentifs, car la langue s’accompagne d’un langage des mains, jambes et visage, c’est bien tout le corps qui suit les cordes vocales : le mouvement des lèvres, l’intonation et la conviction que l’on y met, Langage silencieux si cher à Edward T. Hall, que je ne cesse de relire.

Pour Mot et merveilles, je m’étais arrêtée sur deux mots, l’un plus gourmand, j’ai choisi l’autre, plus entier et pour moi plus représentatif de mon expérience marocaine. Une évidence, finalement.

Et ce mot merveilleux à mes yeux et mon cœur, je l’ai entendu des dizaines et des dizaines de fois par jour, je me le suis approprié et, à mon tour, l’ai rejeté dans le quotidien. Ici, là, parfois à quelques centimètres de mes tympans, ce qui ne manquait pas de me faire bondir, l’interjection sonne clair et sera répétée jusqu’à atteindre son but. Hommes et femmes l’emploient. Dans les gorges mâles, il racle leur palet et s’élance avec force et fracas, chez les femmes aussi, les r s’écorchent, peut-être avec moins de profondeur gutturale.

À mon échelle et selon ma subjectivité, ce mot est empli de complicité, de respect, de douceur, et de fraternité. Ce mot c’est « Khouya« , c’est le frère, mon frère, ton frère, et l’idée que nous sommes tous le frère ou la sœur de l’autre. Version trop candide, peut-être, je me suis plu à l’employer, parfois trop facilement au vu de mon interlocuteur. Et parfois avec quelques regrets, quand les sourires finissent par se ternir, sur le visage de l’autre et ou du mien.

Quel bonheur de pouvoir dire « Khouya » quand l’occasion se présente, au sein d’une amitié franche, rare, mais aussi à celui à qui j’achetais chaque matin mon petit sac plastique de lait pour le café d’avant ouverture. « Khouya » résonne en moi, et si au fil des années le peu de vocabulaire arabe marocain que j’ai retenu s’estompe, c’est bien ce mot merveilleux et généreux que je n’oublierai pas. Quelques autres aussi, mais ce sont là de nouvelles histoires…

 


Stéphanie Max-Dubos

Après 5 années aux beaux-arts de Brest, où elle se découvre une passion pour la photographie, la gravure, et l'image plus largement, Stéphanie Max fait un master en ethnologie, ce qui la conduit à la Maison de la Photographie à Marrakech où je l'ai rencontrée.

Pour l'avenir, elle a des ailes qui vont la conduire encore plus loin et plein de projets…

 

* Je me suis étonnée auprès de Thami qui m’avait corrigé l’écriture de Rhouya en Khouya. Pourquoi un « K » alors que Stéphanie parle de r qui s’écorchent ?
Voici la réponse du spécialiste : « Pas du tout, il ne s’agit pas d’un [r] ni d’un [R]. Mais d’une consonne uvulaire (réalisée au niveau de la luette ou voile du palais) non voisée. C’est l’équivalent de la jota de l’espagnol et que, phonétiquement, nous notons par un [x]. Les mots espagnols suivants : jefe, juicio, gimenez comportent à leur initiale ce son. Tu peux entendre la prononciation du mot trabajar (= travailler) ici :

http://www.espagnol-online.de/grammaire/chapitre1/1_1_prononciation_c_ch.htm »

 

Cet article est tiré du numéro 10 du webzine www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités