WEBZINE N° 24

WEBZINE N° 24
La femme qui plantait des couleurs
rencontre
Chou-fleur rôti, crispy furikake, beurre au piment ancho
cuisine
Poilley
photo
Montrez ce lien, que je ne saurais voir
mystère
Silence
mot
Archives
édito
rencontre
cuisine
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Édito

Le numéro 24 des Mots des anges.

L’aventure des Mots des anges a débuté à l’hiver 2006/2007 avec le numéro 1. À ce moment-là, je n’aurais jamais pu imaginer que 15 ans après je n’en serais qu’au numéro 24 (le projet initial était de sortir un numéro par saison), ni que les Mots des anges existeraient encore. Mais envers et contre tout, sans plus aucune contrainte d’agenda à respecter, chaque numéro s’est efforcé de vous étonner, de vous faire rire ou sourire, de vous embarquer au bout du monde ou au coin de la rue. De vous faire découvrir des histoires ou des vies surprenantes, de vous faire entendre des voix peu écoutées.

Dans ce dernier numéro, le 24e, on parle d’une femme qui plante des couleurs, d’une photographe qui a su saisir la vie d’un village de Bretagne avant les grands bouleversements du monde rural, d’un cuisinier qui aime le végétal, d’un poète qui a choisi le mot silence, d’un né sourd-muet qui peint, et enfin de couture pour apprendre à moins/mieux consommer. Je vous invite à découvrir ce numéro qui a pris (sans trop de mauvaise conscience) le chemin des écoliers.

Ce numéro est aussi endeuillé par la perte de Roselyne Bazot, mon assistante et amie, décédée en février 2021 de complications d’une longue maladie. Sans elle, face à WordPress, je suis un peu comme une poule ayant trouvé un couteau. Pas uniquement à cause de la technique qui ne me passionne pas, mais parce que nous faisions chaque numéro ensemble (et nous y prenions du plaisir) et qu’il va falloir apprendre à les faire seule. Ce numéro est donc en son hommage. Elle en serait fière, j’en suis certaine. 


4ine
Conceptrice rédactrice
4ine

Rencontre avec des êtres extraordinaires

Il est de ces gens dont la rencontre vous ébranle. Par leur volonté et leur intelligence de l’autre. Par leur façon de voir la vie et de la vivre. Par leur engagement dans notre société.

Vous vous sentez grandis de les avoir approchés, regardés ou entendus. Leurs engagements sont pourtant modestes. Ils passent souvent même inaperçus. Ces êtres sont presque anonymes, mais uniquement pour ceux qui sont loin d’eux.
Nous avons voulu leur rendre hommage. Vous les faire rencontrer.

La femme qui plantait des couleurs

 

J’ai découvert l’univers de Cécilia Metzli Aguirre par mon AMAP (AMAP de l’Ourcq).

Cécilia est portée par deux passions : son amour de la couleur et sa conscience écologique.

Tous ses projets tissent des liens entre la couleur et l’écologie, et avec le temps cette trajectoire bâtie avec une grande constance dessine une vraie cohérence de vie.

Restauratrice spécialité arts textiles, formée à l’Institut national du patrimoine (INP), promotion 2000, Cécilia s’est rapidement intéressée aux teintures naturelles et a souhaité les introduire dans la restauration des œuvres d’art (les teintures textiles sont une catastrophe écologique et comptent parmi les scandales environnementaux). En 2006, elle obtient une bourse de la Fondation Carnot qui lui permet de faire le tour du monde et confronter ses connaissances avec celles d’ailleurs, notamment au Mali (technique de l’indigo), au Brésil et en Inde. Cette étude lui a permis de valider ses tests et processus pour les couleurs grand teint connues des anciens. Elle a ensuite formé ses collègues et futurs collègues de l’INP.

Cécilia a souhaité ensuite aller encore plus loin en remontant la filière de la teinture, à savoir cultiver des plantes tinctoriales.

Après une formation en permaculture de petite surface à la ferme biologique du Bec Hellouin puis un BPREA (Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole) en maraîchage agricole qui lui a donné le statut d’agricultrice, elle a eu le droit de s’installer.

Comme terrain d’expérimentation, elle a choisi un terrain de 3 ha appartenant à feu son grand-père au sein du parc Naturel de la Haute Vallée de Chevreuse.

 

Lever du jour sur la ferme. @ac_picturing

La micro-ferme des Lilas est née en 2014.

Voici la genèse du projet en vidéo.

L’installation se fait progressivement, du fait du temps consacré (la micro-ferme reste une activité secondaire) et des aménagements qui sont totalement autofinancés (il n’y a pas d’aide agricole possible pour les cotisants solidaires).

 

Vue des cultures. @ac-picturing

 

Coupe de la persicaire à indigo.

 

Gaudes en fleurs en premier plan. @ac_picturing

 

Cosmos et roses d’Inde dans mandala. @ac_picturing

 

En 2018, installation d’une petite serre, en 2019, un séchoir à plantes et création de l’AMAP Tinctilis (première AMAP de plantes tinctoriales en France) pour promouvoir une filière textile locale et écologique avec traçabilité.

 

Mise en claies des roses d’Inde. @ac_picturing

 

Les ventes commencent (plantes tinctoriales, plantes aromatiques et médicinales ainsi que des aromates gastronomiques).

Les principales plantes tinctoriales en production sont : la gaude (reseda luteola) pour le jaune, la garance pour le rouge, la persicaire (persicaria) pour l’indigo, l’aulne (alnus glutinus) pour le brun et le cosmos sulfureux (cosmos sulfureus) pour l’orange.

 

Pâte d’indigo extraite des feuilles de persicaire à indigo.

 

Couleur fraîche d’indigo de persicaire.

 

En 2020, la micro-ferme est totalement labellisée agriculture biologique.

Cécilia ne souhaite pas s’arrêter là. Elle suit actuellement une formation d’herboriste. Son rêve : créer des textiles médecines avec des couleurs naturelles qui jouent sur les symboliques des couleurs et leurs propriétés énergétiques.

Quel joli rêve !

 

Nuancier de la ferme sur écheveaux de laine : indigo de persicaire, de pastel, gaude, cosmos, aulne, garance.

 

Guirlande de drapeaux aux couleurs de la ferme, en rappel aux drapeaux de prière tibétains. @ac_picturing

 


Cécilia Metzli Aguirre

Cécilia Metzli Aguirre est restauratrice du patrimoine spécialisée en textiles et également agricultrice à la tête de la Micro-ferme des Lilas, 78.

Cet article est tiré du numéro 24 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Cuisine imaginaire

Un cuisinier de métier ou un amateur éclairé nous livre une de ses recettes. Mais la condition est qu’elle soit inventée. Qu’on ne puisse pas la trouver dans les livres.

Chou-fleur rôti, crispy furikake, beurre au piment ancho

Hugo Momus est mon neveu. Le frère d’Alice à qui nous avions consacré le numéro 11 car elle nous a quitté à 20 ans, en 2010. Hugo a comme elle choisi la cuisine. Il y est arrivé par des sentiers détournés mais qui finalement enrichissent sa pratique et ouvrent vers des horizons multiples.

Voici ce qu’il a concocté pour les Mots des anges.

. 1 petit chou-fleur

. 2 cuillerées à soupe de graines de sésame

. 2 cuillerées à soupe de poudre de saté

. 2 cuillerées à soupe d’algues nori taillées en bâtonnets

. 4 cuillerées à soupe de panko, ou de chapelure

. 20 g de piments ancho en poudre

. 1 cuillerée à soupe de vinaigre de Xérès

. 10 cl d’huile neutre

. 150 g de beurre doux bien froid, taillé en petits cubes

. 35 g de beurre salé

. sel fin

La recette

1. Chou-fleur rôti :
Tailler le chou-fleur en 2. Le faire rôtir dans une poêle ou sautoir dans un beau beurre salé bien mousseux, en prenant soin d’en colorer toutes les faces et de l’arroser régulièrement. Veiller à maîtriser la température pour que le beurre reste noisette, mais ne brûle pas, et rajouter au besoin du beurre en cours de cuisson. Lorsque le chou-fleur est tendre et uniformément coloré, le maintenir au chaud.

 

 

2. Crispy furikake :
Porter l’huile à 180° dans une casserole, et y faire colorer la chapelure à feu vif en la remuant régulièrement ; égoutter et débarrasser sur un papier absorbant.

 

 

Une fois la chapelure refroidie, la mélanger avec le saté, le sésame et l’algue.

 

 

3. Beurre monté au piment ancho :

 

Piment ancho (origine Mexique).

 

Porter 5 cl d’eau à frémissement dans une petite casserole, et, à feu doux, réaliser un beurre monté en incorporant progressivement le beurre doux au fouet.

 

 

 

Réserver sur feu très doux et à couvert, et y faire infuser le piment pendant 30 minutes.
Passer la préparation au chinois fin, assaisonner avec le vinaigre et le sel.

Dressage :
Retailler chaque demi-fleur en 2 quartiers bien nets, et les recouvrir avec le furikake.

 

 

Disposer un quartier dans chaque assiette.

 

 

Terminer avec le beurre au piment.

 

 

DEUXIÈME RECETTE (quand on aime on ne compte pas) :

Tartelette au céleri et parmesan, crème miso

 

 

Pâte brisée au sarrasin :

. 200 g de farine de blé

. 100 g de farine de sarrasin

. 150 g de beurre doux

. 1 œuf

. 10 g de sel

 

Crème d’amandes au parmesan :

. 40 g d’amandes en poudre

. 40 g de beurre doux en pommade

. 40 g de parmesan râpé

. 1 œuf

. 5 g de maïzena

 

Oignons caramélisés :

. 500 g d’oignons

. 20 g de beurre doux

. sel finement

 

Palets de céleri :

. 2 petits céleris-raves

. 100 g de croûtes de parmesan

. 3 feuilles de laurier

. 1 citron

. 1 feuille de nori

 

Crème miso :

. 100 g de crème fluide entière

. 30 g de mascarpone

. 20 g de miso rouge

 

La recette

Réaliser la pâte brisée en sablant le beurre bien froid coupé en cubes avec les farines et le sel. Incorporer l’œuf battu additionné de 25 g d’eau, fraiser la pâte, et la bouler. Abaisser à 2 mm d’épaisseur, piquer, et foncer des cercles préalablement chemisés. Réserver au frais pendant 30 minutes.

 

 

Réaliser la crème d’amande en incorporant vigoureusement l’œuf au beurre pommade à l’aide d’un fouet, puis la maïzena, et enfin la poudre d’amandes et le parmesan. Réserver à température ambiante dans une poche à douille munie d’une douille ronde de 3 mm.

Cuire les fonds de tarte dans un four préchauffé à 180° pendant 8 minutes. Sortir, masquer le fond de tarte avec la crème d’amandes, décercler et enfourner pour 7 minutes supplémentaires. Sortir et laisser refroidir.

Réaliser un bouillon en portant à ébullition 1,5 l d’eau, les croûtes de parmesan et le laurier pendant 30 minutes, saler généreusement et ajouter le jus du citron. Peler les céleris, et les tailler en tranches de 2,5 cm d’épaisseur, et les cuire dans le bouillon 8 à 10 minutes, jusqu’à ce qu’ils soient juste fondants.

 

 

Couper le feu, et laisser refroidir dans le bouillon, puis détailler à l’emporte-pièce des palets de céleri du diamètre des tartelettes. Venir y déposer une pastille de feuille de nori de la taille et de la forme désirée

Peler les oignons, en ôter le talon et les émincer en tranches de 5 mm d’épaisseur. Les faire cuire à feu moyen avec le beurre et le sel, en remuant fréquemment, jusqu’à l’obtention d’une belle caramélisation. Déposer une fine couche d’oignons au fond de chaque tartelette, puis un palet de céleri.

 

 

Fouetter sur glace la crème et le mascarpone, jusqu’à obtention d’une belle texture aérienne. Incorporer délicatement le miso.

 

 

Servir la tartelette tiédie quelques minutes au four, accompagnée d’une belle quenelle de crème miso.

 

 


Crédits photographiques : © Aymée Nakasato. Direction artistique : 4ine

 


Hugo Momus

"Cuisinier professionnel, j'ai commencé par travailler dans le monde associatif, avant de me tourner vers la gastronomie. Je défends une cuisine mettant en lumière le végétal, avec des produits simples et beaucoup de gourmandise".
Hugo Momus

Cet article est tiré du numéro 24 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Ma photo préférée

La règle du jeu : un(e) photographe de métier nous présente parmi toutes ses créations celle qui a sa préférence.
Et il (elle) nous explique pourquoi c’est celle-ci plutôt qu’une autre.

Poilley

J’ai découvert Madeleine de Sinéty et son travail au travers d’un article de Télérama (n°3698, 25/11/20), magazine dont tout le monde autour de moi moque l’attachement et semble ne pas comprendre pourquoi je suis abonnée alors que je n’ai jamais eu de télévision. N’ayant pu voir l’exposition à cause du Covid-19, je me suis procuré le bel ouvrage de l’exposition qui m’a donné envie de lui consacrer cet article.

 

« Poilley

Comme beaucoup de villages dans ce coin de Bretagne, Poilley s’enroule autour d’un clocher de granit planté au sommet d’une colline basse. Ces maisons séculaires de pierre dure et sévère, serrées silencieusement autour de l’église hautaine et triste, c’est mon pays. De l’ancien cimetière qui autrefois entourait l’église, il ne reste que quelques pierres tombales rongées de mousse, dressées contre ses murs comme de vieilles dents déchaussées. Naguère, lorsqu’on mourrait, on n’avait qu’à traverser la rue, et le village entier, passant et repassant journellement à travers le cimetière, continuait à vous tenir compagnie. Mais l’invasion grandissante des voitures a poussé le vieux cimetière hors du village, en bordure des champs de maïs. Un parking goudronné remplace aujourd’hui les tombes.

Une vingtaine de fermes s’éparpillent autour du bourg, dans les champs et les prairies vallonnées que bordent en zigzaguant les rives du Beuvron. Il y a vingt ans à peine, de hauts talus de terre plantés d’arbres divisaient tout le pays en parcelles étroites, protégeant le sol de la pluie et des grands vents de mer. Aujourd’hui, les plus petites fermes ont disparu, la plupart des talus ont été abattus, les champs élargis pour ouvrir le passage aux imposantes machines agricoles modernes.

Je suis arrivée à Poilley il y a vingt ans, tout à fait par hasard. J’habitais Paris et ne connaissais rien de la campagne. J’avais pourtant passé la plupart des étés de mon enfance à Valmer, le château Renaissance de mon arrière-grand-mère, dans la vallée de la Loire. Du haut de ma fenêtre mansardée, au troisième étage sous les toits, je pouvais apercevoir, par-dessus les jardins à la française et les hauts murs des écuries, un coin de la cour de ferme du château. Je passais des heures à regarder les vaches entrer et sortir de l’étable en meuglant, les enfants de la ferme sauter dans le foin, les chevaux à longue crinière tirer lentement les hautes charrettes en bois aux grandes roues cerclées de fer. J’entendais les cris et les rires, le martèlement des roues sur les pavés ronds de la cour, le sifflet strident de la machine à battre. Je pouvais sentir toutes les odeurs de la ferme, le foin coupé, la bouse tiède, le lait caillé, mais je ne pouvais pas y aller. La ferme était un domaine interdit aux enfants du château.

Plus tard un incendie détruisit le château et mon arrière-grand-mère en mourut de chagrin. Je m’installai à Paris et commençai une carrière artistique, dessinant des illustrations pour des journaux et des revues. Le 1er juillet 1972, alors que je remontais vers Paris après un voyage dans le sud de la Bretagne, je me trouvais soudain bloquée par le flot des Parisiens se précipitant sur la côte en ce premier jour de vacances. Je quittais la nationale encombrée pour une petite route de campagne et décidai de m’arrêter pour la nuit dans le village le plus perdu que je puisse trouver.

Le lendemain, j’étais réveillée à l’aube par les cris, les sons et les odeurs de la ferme de mon enfance. Sortant de ma voiture la bicyclette que je transporte toujours avec moi, je me mis à parcourir le pays. Pour la première fois, personne n’était là pour m’interdire l’entrée de la ferme.

C’est ce matin-là que j’ai rencontré Maria Touchard et sa petite-fille Béatrice, alors âgée de cinq ans. Plantées droit au milieu de la cour, l’air soupçonneux, elles me regardaient descendre avec hésitation l’allée de terre menant à la ferme. Quatre ans plus tard, Maria devenait la marraine de mon premier garçon, et Béatrice m‘avait tout appris, aussi bien à sauter du haut des meules de foin qu’à rassembler les vaches éparpillées dans les champs pour les ramener à l’étable.

Je retournai à Paris le temps nécessaire pour interrompre ma carrière de dessinatrice et organiser ma nouvelle vie.

J’ai commencé à photographier Poilley en couleurs.

De temps en temps, j’invitais tout le monde à une projection de diapositives. Il fallait transporter, de l’église à la salle des fêtes au plancher de terre battue, assez de bancs pour asseoir tous ceux qui venaient voir, au milieu des cris et des rires, leur propre vie, leur travail de tous les jours, étonnés de trouver cela si beau.

Au début des années quatre-vingt, j’ai dû quitter Poilley et partir vivre aux Etats-Unis. Près de dix ans plus tard, j’ai eu la surprise de recevoir du maire du village une lettre extraordinaire. Il m’annonçait qu’une soirée musicale avait été organisée à mon intention par les gens du bourg. Poilley avait beaucoup changé depuis mon départ. Les jeunes, pour la plupart dans l’impossibilité de reprendre la ferme de leurs parents, étaient en train de quitter le pays pour trouver du travail dans les villes alentours. Le maire m’envoyait un billet d’avion pour que je revienne photographier le village avant qu’il ne soit trop tard.

Les premiers jours de mon retour, j’ai été très impressionnée par l’ampleur des changements survenus en si peu de temps. Puis, quand j’ai commencé à juxtaposer mes nouvelles photos avec celles prises vingt an auparavant, j’ai vu se dérouler devant moi la continuité d’une histoire que je n’avais pas consciemment projeté de photographier. À travers les inévitables bouleversements de la vie moderne, c’est l’histoire d’une relation qui n’a pas fondamentalement changé : celle des habitants d’un petit village entre eux, et avec la terre qu’ils travaillent et le bétail qu’ils élèvent.

Les photos suivent le rythme des saisons et du travail particulier à chacune. L’année commence avec les charruages de printemps et l’ensilage d’herbe autour des bâtiments des fermes anciennes, aujourd’hui souvent recouverts de tôle ondulée ou partiellement remplacés par le béton.

L’été, ce sont les foins. Les vaches demandent à être traites deux fois par jour ; deux fois par jour, il faut aller les chercher dans les champs et les ramener à l’étable. Au bourg, nous entrons chez le boucher, le boulanger, la couturière, le café et assistons aux principaux événements de la vie d’un village : première communion, mariages, anniversaires, enterrements, baptêmes.

Quand vient l’automne, il est temps de tuer le cochon, de serrer les fagots qui flamberont tout l’hiver dans les vastes cheminées de pierre. C’est aussi la fête des châtaignes que l’on grille dans la poêle à trous. Puis l’hiver est là. Il faut casser la glace dans les abreuvoirs. La vie se rétrécit autour des foyers.

Mais bientôt les enfants recommencent à jouer dans les prés. C’est le printemps à Poilley ».

Madeleine de Sinéty (1996)

 

Comme nous ne savons pas qu’elle était la photo préférée de Madeleine de Sinéty et que pour nous le choix est vraiment difficile, nous vous en présentons plusieurs, grâce à l’aimable prêt du Centre d’Art GwinZegal.

 

 

 

 

 

L’exposition a donné lieu à un magnifique ouvrage qui restitue avec justesse l’univers tendre, joyeux et réel de Madeleine de Sinéty.

MADELEINE DE SYNETY UN VILLAGE – Publication aux Éditions GwinZegal, format 23x21cm / 188 pages. Ce livre bénéfice d’une aide à l’édition de la Région Bretagne et du soutien de l’Alliance Française du Maine, Portland, Etats-Unis. En vente sur le site du Centre d’Art.

 

Note de l’éditeur Jérôme Sother (Un village, Madeleine de Sinéty, Éditions GwinZegal, 2020)

33 280 diapositives couleur, 23 076 négatifs noir et blanc : c’est par cette liste lapidaire qu’aurait pu commencer l’une des centaines de pages du journal intime tenu par Madeleine de Sinéty. La qualité de sa relation aux êtres photographiés, le théâtre de leurs gestes, l’intimité, la richesse et la diversité des rencontres effectuées à Poilley, petit village à 60 kilomètres au nord de Rennes, débordent de toutes parts de l’énorme accumulation d’images. Née en 1934, la photographe aura vécu à Poilley de 1972 à 1981. Elle y fera par la suite de nombreux voyages depuis les États-Unis, où elle avait établi sa résidence. Décédée en 2011, elle n’aura pas eu le temps d’ordonner elle-même cette archive. Seul le noir et blanc avait été partiellement dévoilé lors d’une exposition à la BNF et d’une autre au Museum of Art de Portland. C’est donc sans elle, avec Peter, son fils, que nous nous sommes emparés du fonds des images couleur et que nous avons tenté, le plus humblement et le plus fidèlement possible, de mettre en lumière son entreprise, qui n’est ni celle d’une photographe répondant à une commande, ni celle d’une anthropologue – mais l’entreprise de vivre d’une artiste partageant la vie d’une communauté soudée, d’un microcosme rural en pleine mutation à l’orée de la modernité.


Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty (1934-2011) formée aux Arts Décoratifs à Paris à la fin des années 1950 est une photographe autodidacte. Entre 1972 et 1980, elle quitte Paris et s’installe à Poilley en Ille-et-Vilaine, petit village de 600 âmes. Elle y séjourne ensuite de nombreuses fois jusque dans les années 1990. Madeleine de Sinéty photographie alors la vie de cette commune rurale bretonne en noir et blanc et double toutes les prises de vue en couleur. Dans un drôle de jeu, la photographe produit des projections de diapositives afin de restituer leurs images aux habitants.
L’œuvre est imposante de par sa durée et la qualité des clichés, plus de 56 000 images conservées au musée aujourd’hui. Bien qu’accompagné d’un journal à la fois factuel et intime, le travail de Madeleine de Sinéty n’est pas de l’ordre de l’album de famille ; et même si quelques images s’en approchent parfois, il ne s’agit pas non plus d’une campagne ethnographique visant à témoigner d’une vie agricole ou d’activités artisanales vouées à disparaître. Il n’est jamais question pour Madeleine de Sinéty de se mettre à distance. Bien au contraire, elle partage la vie des habitants. Comprendre l’organisation entre les individus, répertorier les traditions qui les lient, découvrir les histoires personnelles et collectives sont au cœur du travail de la photographe.

Cet article est tiré du numéro 24 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Petit mystère de la Nature

On l’a certainement appris à l’école. Ou par un grand-parent plus patient que les autres. Mais on a un peu oublié.

Et on s’est senti trop grand pour oser demander de nous l’expliquer encore une fois.
Nous avons décidé de prendre notre courage à deux mains pour reposer la question et savoir enfin. Une bonne fois pour toutes.

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Vingt-quatrième petit mystère :
« Visible mending (VM) »

 

Visible mending (VM), en français, raccommodage visible, souvent fait de façon ostensible et colorée.

 

 

Pour Aurélia Gualdo, doctorante en anthropologie à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) : « L’histoire de la réparation vestimentaire est aussi ancienne que celle des textiles, mais pendant des siècles les raccommodages devaient être invisibles, et les vêtements rapiécés des pauvres étaient synonymes de honte ».

 

« … La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d’ouvrière que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la lumière… »
Extrait d’Eugénie Grandet, Honoré de Balzac (1833).

 

Eugénie Grandet (détail), 2009. Tissu et broderie sur toile. 28,8 x 21,5 x 1,9 cm. Œuvre de Louise Bourgeois pour l’exposition « Moi, Eugénie Grandet » à la Maison de Balzac (2009).

 

Ravaudage (de jeans), rapiéçage, raccommodage et broderie (au fil d’or sur trou de mites) bien visibles sont devenus le summum de la branchitude (engagée), synonymes de conscience écologique pour un monde plus durable. Pour s’ériger contre la fast fashion, la surconsommation, le gaspillage, certains rêvent même que la réparation redevienne la norme, un artisanat pertinent, un art. Que nos textiles redeviennent nos propriétés les plus précieuses, comme ils le furent pendant des siècles, quand il s’agissait de les traiter avec soin et qu’on pouvait les transmettre aux générations futures.

Pour cela, il suffit d’un fil coloré et d’une aiguille. D’un peu de temps et d’imagination.

 

#katrinarodabough

 

 

#tomofholland

 

Raccommodage sans doute ancien sur une tapisserie murale du 19ème siècle dans le salon bleu, Le Clos.

P.S. : pour le lieu géographique de cet article nous avons choisi Dacca (capitale du Bangladesh), car dans sa thèse qui porte sur la réparation dans la mode, Aurélia Gualdo observe sa montée en puissance depuis l’effondrement du Rana Plaza le 24 avril 2013, entraînant la mort de 1 130 ouvrier(e)s textile travaillant pour les grandes marques de la mode.

 

Cet article est tiré du numéro 24 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Mot & merveilles

Un mot plutôt qu’un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu’un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Deux invité(e)s se prêtent au jeu, l’un(e) pour l’écrire, l’autre pour l’illustrer, mais sans se concerter !

Silence

 

Écrire à propos d’un mot qui suppose de n’en pas prononcer, pour tâcher de le faire exister : l’apparent paradoxe avait de quoi séduire et donner l’envie de s’y frotter un peu. Mais ce n’est pas en vérité ce qui a motivé mon choix.

Il m’arrive de penser que ce qui m’a poussé vers l’écriture a quelque chose à voir avec tout ça. Peut-être que j’écris parce que je parle peu. Ou disons moins que d’autres. En tout cas moins que certains des fois ne le voudraient. Parfois moins que je ne le voudrais moi-même.

Le silence, facteur déclenchant d’une écriture de la compensation ? L’hypothèse a quelque chose d’un peu trop mécanique pour convaincre entièrement. Elle n’explique pas de toute façon les raisons d’un choix qui gardera d’ailleurs toujours sa petite part de mystère, pour son auteur y compris : le dictionnaire contient tant d’autres merveilles dont j’aurais pu faire ici mon miel…

Peut-être que m’intéressait particulièrement la radicale diversité des situations qui nous font côtoyer sinon le mot, du moins les réalités qu’il recouvre, depuis le fond d’une salle de classe, après que le professeur a fait montre d’autorité pour le faire advenir… jusqu’à la pierre devant laquelle on se recueille, en le gardant comme on garde la mémoire de ceux qui se sont tus… en passant par l’instant d’après quoi vous savez, quand l’intensité d’un regard et la délicatesse d’une main passée dans les cheveux en disent assez… ou bien encore la salle de spectacle et son atmosphère bien à elle, toute chargée du charisme et du talent de ces quelques-uns qui suffisent pour tenir une pleine audience en haleine, entre deux répliques, deux mouvements, deux lignes mélodiques, avant la salve des applaudissements… cette gêne aussi quand il survient par surprise et s’installe sans que ni l’autorité ni le talent n’y soient cette fois pour quelque chose, n’y puissent même quelque chose… cette plénitude encore, quand on va le chercher en s’en donnant la peine, qu’on en fait l’expérience au sommet d’une montagne, loin des vaines agitations, alors que le soleil n’a pas encore inondé tout à fait les vallées que le regard déjà devine…

Peut-être que c’est un peu tout cela qui m’a guidé dans le choix du mot « silence ». Toujours est-il que le texte qui suit n’a pas tardé alors à voir le jour, dans un format court comme je les affectionne. Je sais pourquoi et pour qui.

 

 

 

Elle m’inspire

De par sa seule présence au monde

Sans vraiment le chercher

Comme elle respire

 

Avec elle

Même le silence

Me parle

 

J’ai rencontré l’écriture de Julien à la Biennale de Lyon (2015). Il était Premier prix du Concours de nouvelles “Biennale de Lyon – ‘Télérama’ : La vie moderne”.

Racontez-nous “La vie moderne”, en 2015 signes : c’est sur ce thème que la Biennale de Lyon et “Télérama” ont lancé une invitation, ouverte à tous, à participer à un grand concours de nouvelles. Au terme de ses délibérations, ce jury en a choisi 10.

Deux impératifs : écrire en français un récit ou une fiction et respecter la longueur précise imposée de 2 015 signes (1). Au total, quelque 1 100 nouvelles leur sont parvenues – parmi lesquelles 866, respectant la stricte règle des 2 015 signes, ont été prises en compte. Une première sélection a été réalisée par les bibliothèques du Grand Lyon, qui ont retenu 77 nouvelles, soumises à un jury présidé par Éric Reinhardt.

 

Voici la nouvelle de Julien :

Dehors le monde allait comme on finit par croire qu’il doit aller.

Parce que les agences de voyages et de notation. Parce que les graphiques. Les camemberts, les courbes, les diagrammes bâtons. Le cours des choses et du brut. Le théâtre. Celui des marionnettes et celui des opérations. Les divisions. Les résolutions diplomatiques dépassées par celles des derniers écrans plats.

Parce que les tuyaux surtout. Les tuyaux de plus en plus nombreux, de plus en plus prompts à déverser des flots de signes pour éclairer les choses à la manière d’un soleil de midi : sur le moment c’est éblouissant, vraiment. Alors on est d’accord pour faire un peu le deuil des ombres et des contrastes, sur les photographies qui resteront pour témoigner de ce qui fut.

Voilà. J’en étais là. J’étais à la fenêtre, à deux doigts d’en tirer les épais rideaux pour tâcher de tromper l’organisme et les sens, leur faire croire encore à la nuit – parce que fermer les yeux me semblait au fond la moins difficile des choses à faire – ainsi j’étais à la fenêtre lorsque je la vis, assise en bas dans le petit square dont elle semblait devenue le centre, tant sa présence évidente et pleine à la fois de retenue apportait une espèce d’équilibre à ce lieu qu’animaient les figures de l’adulte et de l’enfant, qui derrière un banc, qui derrière un arbre caché. Et c’étaient les manières de l’un pour feindre de ne pas voir l’autre, de ne pas le trouver. Et c’était le plaisir grandissant de l’autre finissant à ce jeu par se croire tout bonnement invisible. Et les amoureux sur les bancs cessaient de s’embrasser pour s’amuser du spectacle. Et tous dans le petit square étaient comme reliés par ces ficelles, grosses et vieilles comme le monde. Ces ficelles qui remplissaient l’espace d’une magie que je sentais monter jusque sous ma fenêtre.

J’ai dévalé quatre à quatre les escaliers : cette société miniature, éphémère et sans âge, tombée par hasard sous le regard d’un bonhomme ordinaire, venait rien de moins que de lui inventer une perspective.

 

J’ai recroisé son écriture dans le métro :

« Et parce que parmi ceux qui circulent en surface
Beaucoup ne nous transportent plus
Sous la ville on a laissé pousser d’autres mots »

Julien Transy, 38 ans, Paris (75)

Pour illustrer le mot silence, j’ai pensé qu’il serait intéressant de solliciter un sourd de naissance.

Dans un ancien numéro (10 novembre 2007) du Monde 2 (version précédente et incontestablement préférée du M le magazine du Monde), j’ai retrouvé un article sur René Princeteau (1843-1914), né sourd et devenu le peintre mondain par excellence dans le Paris de la Belle Époque, qui fut aussi le maître et l’ami de Toulouse-Lautrec.

Le Musée de Libourne (33), qui possède la plus grande collection de l’artiste, nous a sélectionné l’œuvre qui illustrait le mieux le silence.

 

Voiliers sur le Bassin d’Arcachon, René Princeteau. Copyright de la photographie de l’œuvre : © Jean-Christophe Garcia

 

Romain Béniguel, médiateur culturel, en a écrit sa présentation pour l’équipe du Musée :

René Princeteau est un peintre libournais né en 1843 dans une riche famille de négociants en vin, sourd et muet de naissance. Les parents de ce dernier vont financer une des premières opérations des oreilles de leurs fils âgé de quatre ans ; l’opération sera une réussite.

Par la suite, l’artiste étudie à l’École des beaux-arts de Paris. Il s’oriente vers la peinture et expose au Salon dès 1868 des bustes, des tableaux de scènes de chasse et de courses qui deviendront sa spécialité. René Princeteau devient le professeur et l’ami de Toulouse-Lautrec et persuade ses parents de l’inscrire lui aussi aux beaux-arts de Paris, début d’une grande carrière renommée.

René Princeteau est déjà un peintre reconnu quand il décide, à 40 ans, de quitter Paris pour retourner vivre dans le Libournais au château Pontus, que sa famille vient d’acquérir. Il n’abandonne pas son sujet favori, les chevaux de course, objet de commande, mais cherche avant tout à peindre la vie rurale (par l’intermédiaire de scènes de genre ou paysages). René Princeteau et Henri de Toulouse-Lautrec vont avoir l’occasion de se retrouver au bord du Bassin d’Arcachon, dans la villa Bagatelle à Taussat, propriété de Fabre, un magistrat, ami des Toulouse-Lautrec. La lumière du Bassin inspire à Princeteau une série de tableaux. Parmi eux, Voiliers sur le Bassin d’Arcachon, une marine délicate, à la touche moderne et expressive. Nous pouvons apercevoir en arrière-plan le phare du Cap Ferret. Les voiles sont réalisées d’un seul trait de pinceau, non sans rappeler les estampes japonaises, très en vue au 19e siècle.

Voiliers sur le Bassin d’Arcachon provoque une impression de calme liée à cette mer d’huile, un apaisement et… à nouveau le silence.

 

À gauche : René Princeteau. À droite : Jeu d’atelier. René Princeteau (assis en tailleur), Henri de Toulouse-Lautrec et son ami le peintre Henri Rachou (prosternés) s’amusent à mimer des “japonaiseries burlesques”, vers 1892.

 

Voici deux autres œuvres de René Pinceteau, dans le genre qui l’a fait connaître.

René Princeteau, La banquette irlandaise, vers 1876. (37.1.21)

 

René Princeteau, Madame Jean Fourcaud-Laussac en amazone, 1883 (56.1.2)

 


Julien Transy

Julien Transy est né à Lyon. Il y poursuit des études en sciences politiques, histoire et anthropologie avant de séjourner à Dublin puis Bucarest. Entre mi-2008 et début 2020, c'est à Paris qu'il continue de cultiver, en parallèle de ses activités professionnelles, son goût pour diverses formes individuelles ou collectives d'écriture et de création, qu'elles soient littéraires, musicales ou cinématographiques. Il vit et travaille aujourd'hui en Charente-Maritime.

Grand Prix Poésie RATP 2017 (catégorie adultes) ; Premier Prix du concours de nouvelles Télérama / Biennale d'art contemporain 2015 ; Lauréat du Prix Panaït Istrati 2013.

Cet article est tiré du numéro 24 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités