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Ma photo préférée

La règle du jeu : un(e) photographe de métier nous présente parmi toutes ses créations celle qui a sa préférence.
Et il (elle) nous explique pourquoi c’est celle-ci plutôt qu’une autre.

Rouge

J’ai découvert le travail de Jacqueline Salmon, photographe, au Musée Mu-Ma (Musée d’art moderne André Malraux) du Havre. “Du vent, du ciel, et de la mer”, une belle exposition de 160 photographies. Tout lui semble matière à photographie : les ciels d’Eugène Boudin (1824-1898), les collections de sable du Musée d’Histoire naturelle du Havre, un alguier anonyme des côtes de Normandie de la fin du XIXe, etc. À noter ses impressionnantes cartes des vents où elle dessine à l’encre de Chine, sur ses photos, les signes des cartes de vents (selon les cartes de vents contemporaines utilisant les codes météorologiques du modèle Arpège).

Malgré un agenda fort chargé, Jacqueline Salmon a tout de suite accepté de me rencontrer : nous avions rendez-vous à la galerie Michèle Chomette à Paris, qui la représente depuis presque toujours, et qui l’exposait pendant Le mois de la photo. La rencontre a été spontanée et passionnante. Délicate et intense. Quand je lui ai parlé de participer à ce numéro avec sa photo préférée, elle a souri et semblé savoir tout de suite quelle photo elle allait choisir. Elle s’est éloignée de quelques pas pour prendre son sac à main, a fouillé dedans et m’a dit : “C’est facile, la voilà !”

Écoutons-la nous raconter son histoire.

 

 

 

« C’est la photographie que j’ai choisie pour ma carte de visite. Elle a été faite l’année 2000 dans le camp de Sangatte […]. Le camp géré par la Croix-Rouge hébergeait les réfugiés en route vers l’Angleterre qui n’avaient pas eu les papiers nécessaires pour passer les frontières ou prendre simplement un billet d’avion. Les familles étaient logées dans des algécos, les célibataires sous des tentes, le tout installé sous le toit du Hangar qui avait été construit pour les ouvriers et le matériel de la construction du tunnel sous la Manche… Incroyable destin pour ce bâtiment…

C’était Paul Virilio qui le premier m’avait dit “Jacqueline, il paraît qu’il existe des camps en France”

C’était en 1999. On était assis à la terrasse du Raspail vert et on prenait un café en se remerciant mutuellement pour le livre que nous venions de publier en Allemagne, Chambres précaires. Un livre sur l’hébergement des sans-abris à Paris.

C’est lui, ce jour là, qui m’a donné le désir et l’énergie “d’y aller”, et c’est grâce au livre que nous venions de faire que j’ai eu les autorisations du directeur de la Croix-Rouge. Il était certain que je ne chercherai pas à faire des portraits ou des mises en scène comme on en a vues dans les journaux quelques mois plus tard…

Que voit-on sur cette photographie ? D’abord du rouge, un rouge sombre et une pâle lumière artificielle occultée par une paroi transparente. C’est d’abord une énigme dont on sent qu’elle est grave, c’est tout.

Puis, plus attentivement on voit deux couvertures médiocres, deux couches trop proches, la trace d’un usage. On imagine alors les deux hommes tout habillés qui ont dû dormir là, maintenant partis rechercher des passeurs. Ils reviendront sans doute, d’autres ? Les mêmes ? S’envelopper des couvertures pour un nouveau sommeil en attente d’une ultime tentative. Ils y parviennent tous, à gagner l’Angleterre, mais la Croix-Rouge qui se bat pour qu’ils obtiennent des papiers provisoires n’y arrive pas. Ils ne pourront passer, qu’en fraude, en dépensant des sommes considérables, en courant  des risques stupides, en perdant une part de leur honneur… Cette photographie me permet de raconter qui sont ces gens, comme vous, comme moi, mais qui arrivent de ces pays dont on parle avec empathie parce qu’ils sont en guerre ou de ces peuples soumis à des régimes discriminatoires et qui tentent de rejoindre une famille des amis déjà installés en Angleterre en espérant une meilleur éducation pour leurs enfants, un travail qui leur permette d’envoyer de l’argent aux familles restées aux pays, quelque chose qui ressemble à une avenir. »

Jacqueline Salmon, le 3 mai 2017

 

Deux monographies présentent le travail de Jacqueline Salmon sur Sangatte :

Le hangar, texte de Paul Ardenne, Trans photographic press, Paris (2002).

 

Sangatte, le hangar, texte de Denis Peschanski, Trans photographic press, Paris (2002).

 


Jacqueline Salmon

Jacqueline Salmon est photographe.

Ses monographies :
2016
. 42,84 km2 sous le ciel, textes de Jean-Christophe Bailly, Loco, Paris
. Du vent, du ciel, et de la mer, vingt fausses notes de Michel Poivert, Loco, Paris

2015
. La mémoire des branchies, poèmes d’Eva Maria Berg, Po&psy, Toulouse

2014
. Racines nuages et grues avec Wu Jianwen, texte de Jacques Defert, Académie des beaux-arts de Canton
. Graphotopophotologies ou les écritures du paysage, avec Jean-Luc Parant, textes de Jean-Luc Parant, Kristell Loquet, Jean-Marc Providence et Jacqueline Salmon. Collection 148, Marcel le Poney, Illiers Combray

2013
. Jacqueline Salmon, une image cultivée, texte de Bruno Duborgel, Jean-Pierre Huguet, Saint-Julien-Molin-Molette

2012
. Saline royale, cité des utopies, Sekoya, Besançon, textes de Jean-Christophe Bailly, Stéphane Rozès et Noël Barbe

2011
. Mhsd / déconstruction, texte de Christine Bergé, Loco, Paris
. Légumes, textes, recettes et photographies de J. Salmon, éditions Sud-ouest, Bordeaux

2010
. Le temps qu’il fait / le temps qu’il est, texte de Michel Poivert, Maison des arts, Évreux

2009
. Les matins, texte de Jean-Christian Fleury, Maisons-Laffitte

2008
. Iles et profils, texte de Laurier Lacroix, J’ai vu, Québec

2007
. La vie entre chien et loup, texte de Christine Bergé, éditions Robert Jauze, Paris
. Aline Ribière, Jacqueline Salmon, Maison des arts d’Évreux

2006
. Rimbaud parti, texte de Jean-Christophe Bailly, Marval, Paris

2005
. L’envers de l’eau, portfolio, texte de Jean-Gabriel Cosculluela, Fata morgana, Fontfroide-le-Haut
. Mallet Stevens et la villa Noailles, texte de Hubert Damisch, Marval, Paris
. Le corbusier de l’émotion à la spiritualité, texte de Marie-José Lément, Musée d’art et d’histoire de Belfort

2004
. Le jardin de Méréville, texte de Monique Mosser, L’Yeuse, Paris
. Paysages d’Épinal, texte de Bruno Duborgel, Musée de l’image, Épinal
. Didascalies, texte de Danielle Mathieu-Bouillon et Jacqueline Salmon, Ville ouverte, Paris

2003
. Cube, texte de Jean-Louis Schefer, L’Yeuse, Paris
. Non sans, texte de Jean-Gabriel Cosculluela, Filigranes éditions, Trézélan
. Le miroir de Bachelard, texte de Michel Côté, éditions Roselin, Montréal

2002
. Le hangar, texte de Paul Ardenne, Trans photographic press, Paris
. Sangatte, le hangar, texte de Denis Peschanski, Trans photographic press, Paris
. Archives naturelles, texte de Christine Bergé, Marval, Paris

2000
. Entre centre et absence, texte de Christine Buci-Glucksmann et Bernd Schulz, entretien avec J.C. Fleury, Marval, Paris, édition allemande : Kehrer verlag heidelberg
. L'arsenal, textes de Sophie Biass-Fabiani, de Christian Gattinoni et Christophe Loyer, Hôtel des arts, Toulon
. Chambres précaires, texte de Paul Virilio, Kehrer Verlag, Heidelberg

1998
. La raison de l'ombre et des nuages, texte de Jean-Louis Schefer, Musée Réattu, Arles
. Notes de chantier, en hommage à Tarkovski, texte de Bernard Lamarche Vadel, Créaphis, Paris

1997
. Prés et loin d'Italo Calvino, texte de Gilbert Lascault, Marval, Paris
. In deo, texte de Dominique Baqué, Ambassade du Canada, Paris
. Villa Noailles, texte d’Hubert Damisch, Marval, Paris
. Hôtel-Dieu, icônes de l'absence, portfolio, texte de Dominique Baqué, galerie Pennings

1995
. Weimar, texte de Michel Tournier, Ministère de la Culture et éditions du demi-cercle
. La rade d'Hyères, îles et presqu'île, texte de Jacqueline Salmon, Marval, Paris
. Clairvaux, texte de Charles Juliet, et Thierry Dumanoir, Marval, Paris

1994
. Terres, texte de Jean-Pierre Spilmont, Comp'act (actuellement l’act mem), Chambéry

1993
. Hôtel-Dieu, texte de Dominique Baqué, entretiens avec Claire Nedellec, Cadran solaire, Troyes
. Le grenier d'abondance, textes d'artistes et d'écrivains, Ministère de la Culture, Drac de Lyon

1992
. lônes, le Rhône et le sacré, texte de René Pons, entretiens avec Claire Peillod, Marval, Paris

1991
. Calligraphies, texte de christophe loyer, deux temps tierce, paris

1990
. Images, image, entretien avec Claire Peillod, Serl, Lyon

1989
. 8 rue juiverie, texte de Jean-Louis Schefer, Comp'act (actuellement l’act mem), Chambéry

1983
. Le ciel dans la tête, texte de Jean-Jacques Romagnoli, Musée des beaux-arts de Pau

1985
. Saint Jean le temps d'un échafaudage, texte de Jean-Jacques Romagnoli, La manufacture, Lyon
. Architecture sacrée de Le Corbusier, texte de Françoise Perrot, La manufacture, Lyon

 

L’œuvre retenue pour l’affiche de l’exposition. Celle qui m’a donné envie de vous faire découvrir cette artiste.

Jacqueline SALMON (1943), Le Port du Havre, carte des vents, 2016, épreuve sur papier Japon, 95,5 x 83 cm. Le Havre Musée d’art moderne André Malraux, acquis avec l’aide du fonds régional pour les acquisitions des musées. © Jacqueline Salmon

Cet article est tir du numro 23 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imagin par 4ine et ses invits
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