WEBZINE N° 21
Automne-hiver 2015/2016

WEBZINE N° 21
Automne-hiver 2015/2016
Une personne, une voix sous le soleil de l’Estaque
rencontre
Oursins au velouté de shingiku* en gelée de crustacés
cuisine
La voile à Jamestown
photo
Comment a-t-on pu imaginer une œuvre aussi grandiose ?
mystère
Abracadabra
mot
Archives
édito
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Édito

Le numéro 21 des Mots des anges. Le numéro d’automne-hiver.

 

Nous avons pris notre temps, mais nous avons finalement beaucoup travaillé depuis le numéro 20 de l’automne-hiver 2014/2015. Pour les huit ans du webzine, tout le site a été refondu, repensé, pour donner envie de s’y attarder ou s’y perdre. Plus de fonctionnalités, plus de visuels, une circulation plus fluide et libre, un graphisme sobre et très personnel. Je n’aurais jamais pu mener à bien ce travail assez colossal sans l’aide indéfectible (patiente et éclairée) d’Oliver White, mon magicien du web et ami.

Le deuxième événement est une version papier : « BEST OF / NUMÉROS 1 À 20 ». Nous avons rassemblé une sélection d’articles parmi les 100 déjà parus. Le résultat est une revue d’une soixantaine de pages, imprimée en France à 500 exemplaires. Là aussi de beaux défis techniques : la couverture est une impression argent sur un papier noir : on dirait presque du textile. Un encart de 8 pages en cahier central imprimé sur un papier très fin. J’ai la chance d’être entourée de professionnels qui m’accompagnent et me conseillent pour le meilleur. Cette version papier aura peut-être une suite. Mais chut…

Quant au numéro 21 du webzine, j’espère qu’il va vous surprendre. Nous avons encore une fois voyagé dans le temps et l’espace. Eiji Doihara, un chef japonais pour la recette, une plongée dans les merveilles du Moyen Âge pour le mystère. Pour le mot, un emprunt à l’Encyclopédie de Diderot. La photo a été prise au Ghana par Denis Dailleux, photographe de l’Agence VU’. Enfin, pour la rencontre, une expérience originale dans le quartier de l’Estaque à Marseille.

Laissez-vous entraîner…


4ine
Conceptrice rédactrice
4ine

Rencontre avec des êtres extraordinaires

Il est de ces gens dont la rencontre vous ébranle. Par leur volonté et leur intelligence de l’autre. Par leur façon de voir la vie et de la vivre. Par leur engagement dans notre société.

Vous vous sentez grandis de les avoir approchés, regardés ou entendus. Leurs engagements sont pourtant modestes. Ils passent souvent même inaperçus. Ces êtres sont presque anonymes, mais uniquement pour ceux qui sont loin d’eux.
Nous avons voulu leur rendre hommage. Vous les faire rencontrer.

Une personne, une voix sous le soleil de l’Estaque

Certains n’ont pas attendu que Marseille soit capitale de la culture (en 2013) pour agir.

 

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Balade patrimoniale à Vitrolles.

 

Hôtel du Nord est une coopérative* d’habitants dans les quartiers nord de Marseille fondée en 2009 pour découvrir cette zone avec ceux qui y vivent, travaillent et habitent.

Son objet social est de valoriser économiquement le patrimoine présent dans ces quartiers pour le conserver « en vie » et améliorer le quotidien de ces personnes. C’est la mise en valeur de l’hospitalité et du patrimoine naturel et culturel.

Hôtel du Nord est même allé plus loin : c’est une application des principes de la Convention de Faro** signée symboliquement par 4 mairies du Nord de Marseille.

 

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Balade patrimoniale.

 

Hôtel du Nord, c’est un réseau de 50 chambres pour l’accueil, de 50 hôtes pour faire connaître l’environnement patrimonial de chaque chambre et de 50 itinéraires patrimoniaux créés par les hôtes et l’ensemble des partenaires.

Une façon originale de faire une halte dans ces lieux populaires, qui rappelle les films de Robert Guédiguian.

Difficile de choisir. Cet été, nous avons opté pour une bastide à Mourepiane, dotée d’une piscine et d’une vue à couper le souffle.

 

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Le petit-déjeuner à la fraîche.

 

Sa propriétaire, Michèle Rauzier, « petite-fille du laitier de Saint-Henri, née derrière le comptoir du bar », vit là depuis toujours. En plus du gîte et d’un accueil*****, elle propose toujours à ses hôtes une promenade dans le quartier, à la découverte des « rocailles » : ces grottes, fontaines et autres chefs-d’œuvre de ciment, autrefois disséminés dans le paysage par des ouvriers italiens. Elle nous a passé tous nos caprices, voire au-delà. J’ai goûté les figues du jardin, gorgées de soleil et de lumière, et j’en garde un souvenir enchanté et précieux.

 

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La mer au loin.

 

* La coopérative est un modèle d’entreprise démocratique. Société de personnes, elle se différencie des entreprises dites « classiques » par sa gouvernance fondée sur le principe « une personne, une voix » et la double qualité de ses membres qui sont à la fois associés et clients, producteurs ou salariés.

Déclaration sur l’identité coopérative, Coop FR, 2010 : « Les coopératives constituent un modèle d’entreprise démocratique fondé sur des valeurs de responsabilité, de solidarité et de transparence. Ce sont des sociétés de personnes ayant pour finalité première de rendre des services individuels et collectifs à leurs membres. Des engagements réciproques et durables se nouent entre la coopérative et ses membres qui sont à la fois associés et clients, producteurs ou salariés. »

Au quotidien, les coopératives font vivre leurs valeurs : démocratie, solidarité, responsabilité, pérennité, transparence, proximité et service.

 

** 2005, le Conseil de l’Europe adopte une convention cadre sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, dite Convention de Faro. Elle synthétise trente années de travaux sur l’approche intégrée du patrimoine et énonce les grands principes de son application.

La Convention de Faro place la personne au centre d’un concept élargi et transversal du patrimoine culturel, elle met en exergue la valeur et le potentiel du patrimoine culturel comme ressource de développement durable et de qualité de la vie, et elle reconnaît que toute personne a le droit de s’impliquer dans le patrimoine culturel de son choix comme un aspect du droit de prendre librement part à la vie culturelle, droit consacré par la Déclaration universelle des Droits de l’homme des Nations unies (1948). Ces principes sont énoncés en préambule de la convention.

La coopérative Hôtel du Nord
11, bd Jean Labro, 13016 Marseille
Tél. 06 52 61 71 57

Cet article est tiré du numéro 21 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Cuisine imaginaire

Un cuisinier de métier ou un amateur éclairé nous livre une de ses recettes. Mais la condition est qu’elle soit inventée. Qu’on ne puisse pas la trouver dans les livres.

Oursins au velouté de shingiku* en gelée de crustacés

* Feuilles de chrysanthème.

C’est Jean-Pierre Gené, l’ancien critique culinaire du Monde Magazine, dont je dévorais les articles, qui m’a fait découvrir le restaurant Le sot-l’y-laisse. Ses conseils de bonnes adresses, je les ai toujours suivis les yeux fermés. Comme j’ai aimé ses coups de gueule contre la malbouffe et l’absence de morale de certains gros acteurs du secteur agroalimentaire. Une fois même, il a écrit un article pour parler de sa vieille gazinière qu’il s’était résolu à changer. J’avais l’impression qu’il parlait de la mienne : on ferme la porte d’un coup de pied, elle a plus de 20 ans au compteur, elle ne cuit pas le dessus comme le dessous mais on s’y est attaché et on la connaît par cœur.

Enfin, Le sot-l’y-laisse, il nous disait d’y courir.

Le chef Eiji Doihara, un ancien de Bocuse Japon, a ouvert cette petite adresse discrète dans le 11e il y a quatre ans. Avec en salle son adorable femme Akiko, tout en charme, sourire et vigilance pour nous faire passer un moment de rêve, chaleureux et dédié au plaisir du bien manger.

 

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Eiji et Akiko Doihara.

 

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On affiche les prix.

 

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La sélection d’Akiko.

 

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Dressage des tables pour le soir.

 

Eiji Doihara fait partie des cuisiniers de la bistronomie nippone à Paris. Cuisine bistrot mais revisitée à la japonaise. Tout en légèreté. Avec des pointes d’ailleurs.

Il aime par-dessus tout cuisiner le gibier (mention spéciale au lièvre à la royale) et l’attendait avec impatience la dernière fois où j’y suis allée. Ce jour-là (pour vous mettre l’eau à la bouche), nous avons goûté le pigeon fermier rôti désossé, champignons sauvages sautés, sauce salmis, et le filet de saint-pierre poêlé, caviar d’aubergine et girolles, émulsion de moules Mont-Saint-Michel safranée…

Des produits de qualité, toujours de saison, des portions généreuses. La plus belle illustration de son succès : une clientèle japonaise qui se donne le mot mais surtout une clientèle de quartier. Fidèle, gourmande et enthousiaste.

La recette que nous offre Eiji Doihara est, selon lui, d’une simplicité déconcertante.

 

. Shingiku* du maraîcher Joël Thiebault.

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Shingiku*.

 

. Les faire blanchir 3 min et les mixer avec de la crème fouettée.

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Le velouté de shingiku*.

 

. En tapisser le fond de la coquille d’oursin. Poser délicatement dessus de l’oursin frais.

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Le dressage.

 

. Ajouter la gelée de crustacés faite à partir d’une réduction de têtes de homard breton qui était au menu l’été dernier.
. Poser les coquilles (deux à trois par personne selon la taille) ainsi composées sur un lit d’algues.

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C’est prêt.

Déguster…

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Mon assiette…

 

 

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Le sot-l’y-laisse
70, rue Alexandre Dumas
75011 Paris (métro Alexandre Dumas, Avron ou Rue des Boulets)
Fermé le samedi midi, le lundi midi et le dimanche toute la journée. Réservation conseillée. Menus (à midi) à 18 et 25 euros et carte.
Tél. : 01 40 19 79 20

 

La carte du jour-DSC03467B

Le tableau de la carte : on va revenir pour tout goûter…

Crédits photographiques : © Gérard Cambon. Direction artistique : 4ine

Cet article est tiré du numéro 21 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Ma photo préférée

La règle du jeu : un(e) photographe de métier nous présente parmi toutes ses créations celle qui a sa préférence.
Et il (elle) nous explique pourquoi c’est celle-ci plutôt qu’une autre.

La voile à Jamestown

Denis Dailleux est revenu à la photo en se remémorant une phrase de Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke : « Avant toute chose, demandez-vous, à l’heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j’écrive ? Creusez en vous-même en quête d’une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple “je ne peux pas faire autrement”, construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité. »

Et quand en 2009 il est parti au Ghana, c’est la découverte du livre de Paul Strand Ghana: an African Portrait qui a éveillé en lui cette envie d’ailleurs.

Au Ghana, contrairement au Caire où il a passé une dizaine d’années, la photo est pour lui ouverte sur le ciel, le rapport au corps y est très fort. Il y règne une liberté d’être incroyable.

La photo préférée de ce long travail au Ghana  fait partie de celles qui donnent envie d’aller plus loin. Une image qui ouvre sur le Ghana, qui ne fait plus douter qu’on a choisi le bon lieu. Et toutes les suivantes seront évidentes, il ne suffira plus que de tirer le fil pour dérouler ces paysages sur les hommes et la mer.

 

Ghana, Accra, 2009 Port de Pêche, "James Town"

Ghana, Accra, 2009. Port de Pêche, « Jamestown ».

 

C’est une des toutes premières photos prises là-bas. Lors du deuxième voyage. Denis y est arrivé avec Joseph, son assistant local, pour se sentir moins voyeur, plus légitime. Jamestown est un lieu minuscule, une toute petite plage d’Accra la capitale, et il s’est tout de suite senti happé, fasciné par ce lieu très populaire.

La photo a été prise lors de cette visite et ce qu’il a vu ce jour-là, il ne l’a plus jamais vu. Tout était en place pour faire LA photo. Pas besoin de mise en scène.

C’était en mai.

On voit une voile, certains parlent du Radeau de la Méduse. Mais c’est une illusion. La voile est en fait une bâche pour que les pêcheurs qui remaillent les filets soient protégés du soleil puissant. Et cette bâche est étonnante de beauté.

Denis a besoin à chaque projet de trouver l’éblouissement. Besoin de renaître à cette sensation d’enfance qu’il trouvait dans le jardin familial, serein, plein de fleurs. Son prochain projet procède aussi de cette volonté de retrouver l’enchantement. Il va aller photographier les baobabs au Burkina Faso.

 


Denis Dailleux

Français. Né en 1958 à Angers. Vit au Caire (Égypte) depuis une dizaine dʼannées.
Membre de lʼAgence VUʼ (Paris), il est représenté par la galerie Camera Obscura (Paris) et la Galerie 127 (Marrakech).

Avec la délicatesse qui le caractérise, il pratique une photographie apparemment calme, incroyablement exigeante, traversée par des doutes permanents et mue par lʼindispensable relation personnelle quʼil va entretenir avec ce – et ceux – quʼil va installer dans le carré de son appareil. Sa passion pour les gens, pour les autres, lʼa naturellement amené à développer le portrait comme mode de représentation privilégié de ceux qu'il avait envie, le désir dʼapprocher davantage.

Que ce soit au Caire avec laquelle il entretient une relation amoureuse, voire passionnelle, ou au Ghana, ses noirs et blancs au classicisme exemplaire et ses couleurs à la subtilité rare sont une alternative absolue à tous les clichés, culturels et touristiques, qui encombrent nos esprits.

Son travail a fait lʼobjet de plusieurs ouvrages dont Égypte : les martyrs de la révolution (Le Bec en l'air éditions) et est régulièrement exposé et publié dans la presse nationale et internationale. Il est lauréat de nombreux prestigieux prix dont le 2e prix du World Press Photo 2014, catégorie « Staged Portraits » pour sa série Mère et Fils.

 

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De la série Mère et Fils.

Cet article est tiré du numéro 21 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Petit mystère de la Nature

On l’a certainement appris à l’école. Ou par un grand-parent plus patient que les autres. Mais on a un peu oublié.

Et on s’est senti trop grand pour oser demander de nous l’expliquer encore une fois.
Nous avons décidé de prendre notre courage à deux mains pour reposer la question et savoir enfin. Une bonne fois pour toutes.

Comment a-t-on pu imaginer une œuvre aussi grandiose ?

 

Vingt et unième petit mystère :
« La création d’un chef-d’œuvre »

 

C’est une critique de Télérama qui m’a donné envie d’aller voir l’exposition de tapisserie contemporaine De Picasso à Messager au musée Jean Lurçat d’Angers. Et me laissant porter par la flânerie de ce beau week-end de fin d’été, j’ai découvert également le musée Jean Lurçat et son chef-d’œuvre Le chant du monde (tenture composée de dix tapisseries), des cafés éphémères sur les bords de Maine, une belle ville et son château aussi appelé château des ducs d’Anjou, vaste forteresse du Moyen Âge construite entre le XIIIe et le XVIe siècle.

Je venais également pour la tenture de l’Apocalypse, hébergée dans le château. Et là ce fut un éblouissement total.

 

Laissons à Stéphanie Vitard-Gibiat, rencontrée sur place alors qu’elle accompagnait une visite privée de l’Orchestre de Chicago, le soin de nous la présenter.

« La tapisserie de l’Apocalypse présentée au château d’Angers est incontestablement un chef-d’œuvre du Moyen Âge, et un véritable manifeste de son époque. Elle se déploie devant nous sur plus de 100 mètres de long avec une force esthétique et symbolique tout à fait exceptionnelle.

 

Envers de la pièce 5, scène 62 de la tenture de l'Apocalypse.

Les grenouilles, détail de deux têtes du dragon. Envers de la pièce 5, scène 62 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Envers de la pièce 2, scène 21 de la tenture de l'Apocalypse.

Deuxième trompette : le naufrage, détail de la montagne de feu. Envers de la pièce 2, scène 21 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Grandiose, haute en couleur, rythmée par une alternance de scènes sur fond rouge ou bleu et animée de grands personnages, elle est conservée dans la pénombre d’une galerie qui lui sert d’écrin et lui confère un caractère mystérieux.

 

Envers de la pièce 5, scène 61 de la tenture de l'Apocalypse.

Les cinquième et sixième flacons versés sur le trône de l’Euphrate, détail des flammes dans la bordure supérieure. Envers de la pièce 5, scène 61 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Imaginée durant la guerre de Cent ans par Louis Ier duc d’Anjou, la tenture exprime le goût des arts et la puissance des Valois. Pour ce faire, le duc s’entoure du fameux Jean de Bondol, peintre de son frère et roi Charles V. Celui-ci dessine les modèles ou cartons à partir de manuscrits illustrant l’Apocalypse. Le duc fait, par l’intermédiaire du promoteur Nicolas Bataille, tisser la tapisserie dans les ateliers parisiens de Robert Poisson pendant plus de sept années, de 1375 à 1382. Le coût total de la tenture est considérable pour l’époque : 6 000 francs-or, mais n’a rien d’exceptionnel pour l’achat d’un telle œuvre d’art pour un prince.

Louis Ier choisit le dernier livre de la Bible pour illustrer son beau tapis. Il souhaite apporter un message d’espoir, celui des révélations ou visions de saint Jean, et prendre de cette manière parti contre les Anglais dans les conflits dynastiques qui opposent les deux familles dans la succession du trône de France.

 

Envers de la pièce 2, scène 27 de la tenture de l'Apocalypse.

L’ange au livre, détail de l’ange au phylactère. Envers de la pièce 2, scène 27 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Admirée par tous, elle n’est exhibée que rarement, lors de grandes cérémonies car elle est fragile et précieuse ; elle est ainsi exposée lors du mariage de louis II d’Anjou et de Yolande d’Aragon en 1400 sur les murs de l’archevêché d’Arles où elle éblouit par la même occasion les Grands des Cours d’Europe.

 

Envers de la pièce 5, scène 65 de la tenture de l'Apocalypse.

La prostituée sur la Bête, détail de la scène principale. Envers de la pièce 5, scène 65 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Envers de la pièce 2, scène 24 de la tenture de l'Apocalypse.

Cinquième trompette : les sauterelles, détail des sauterelles et d’une tête couronnée. Envers de la pièce 2, scène 24 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Les fléaux bibliques sont réinterprétés et rappellent le contexte : le combat entre le bien et le mal devient, par le choix de l’architecture, des vêtements, accessoires ou portraits contemporains de l’époque, la lutte entre Valois et Plantagenêt. Il semble que l’on y reconnaisse Édouard III, le prince de Galles, le futur Charles VI, au milieu de scènes présentant l’histoire de l’Apocalypse avec le grand lecteur, saint Jean, les vieillards, la femme-soleil, la bête de la mer, etc.

 

Envers de la pièce 1, scène 5 de la tenture de l'Apocalypse.

Les vieillards se prosternent, détail du visage de quatre des vingt-quatre vieillards. Envers de la pièce 1, scène 5 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Mais la tenture de l’Apocalypse n’est pas le texte, c’est avant tout une tapisserie civile qui interprète un message d’espérance qui annonce, au-delà de la Jérusalem céleste, un monde meilleur, plus serein.

 

Envers de la pièce 6, scène 80 de la tenture de l'Apocalypse.

La Jérusalem nouvelle, détail de la ville dans le ciel. Envers de la pièce 6, scène 80 de la tenture de l’Apocalypse.

 

Le roi René en hérite de son grand-père et la lègue à la cathédrale Saint-Maurice à la fin du XVe siècle. C’est ainsi qu’elle entre dans les collections du Trésor et que sa lecture religieuse prédomine. Démodée, elle subit au XVIIIe siècle un grand désintérêt : découpée, morcelée, utilisée dans les écuries, potagers… Redécouverte au XIXe siècle, puis restaurée et présentée depuis 1954 au château d’Angers, elle suscite aujourd’hui comme au Moyen Âge, de par sa grande modernité et ses qualités plastiques, un engouement tout particulier de la part des visiteurs. Récemment encore, la révélation de l’envers de la tapisserie participe à son caractère exceptionnel. L’image y conserve toutes ses couleurs originelles grâce à la doublure qui l’a protégée de la lumière révélant ainsi les jaunes, verts et roses. De plus, cette tapisserie est dite sans envers car aucun fil ne vient gêner la lecture. Comme les tissus coptes, tous les fils sont insérés dans le tissage. »

 


Stéphanie Vitard-Gibiat

Stéphanie Vitard-Gibiat, animatrice de l’architecture et du patrimoine – ville d’Angers – service Ville d’art et d’histoire.

Un remerciement tout particulier au Centre des Monuments nationaux pour m’avoir laissée choisir dans leur extraordinaire banque d’images des monuments, Regards.

 

Crédits photographiques : ©Antoine Ruais / Centre des Monuments nationaux.

Auteurs des œuvres photographiées : Bataille, Nicolas (v. 1330-1405) / Hennequin de Bruges, Jean de Bondol, dit (v. 1340-v. 1400) / Poinçon, Robert (lissier actif fin XIVe siècle).

Cet article est tiré du numéro 21 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Mot & merveilles

Un mot plutôt qu’un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu’un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Deux invité(e)s se prêtent au jeu, l’un(e) pour l’écrire, l’autre pour l’illustrer, mais sans se concerter !

Abracadabra

L’exposition Pliure à la Fondation Calouste Gulbenkian en 2015 était un essai sur le livre et « la somme infinie de ses possibles » (Blanchot). Elle essayait de montrer comment l’espace du livre a pu provoquer l’art et continue à le faire.

C’est là que, dans une vitrine, je suis tombée sur le livre. Et sur le mot.

Le livre est un des exemplaires originaux de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert*. Et à la page ouverte, un triangle de lettres qui compose et décompose le mot : Abracadabra.

 

ABRACADABRA

 

Voyons ce qu’au XVIIIe siècle la magie nous disait déjà.

 

diderot_d'alembert-page ABRACADABRA

Page 114 de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

 

Voici recopié à l’identique le texte modernisé** d’un extrait de l’Encyclopédie :

« ABRACADABRA, parole magique qui étant répétée dans une certaine forme et un certain nombre de fois, est supposée avoir la vertu d’un charme pour guérir les fièvres, et pour prévenir d’autres maladies. Voyez Charme et Amulette.

D’autres écrivent ce mot ABRASADABRA car on le trouve ainsi figuré en caractères grecs abpakaΔabpa où le C est l’ancien z qui vaut S. Voici la manière dont doit être écrit ce mot mystérieux pour produire la prétendue vertu qu’on lui attribue.

Serenus Samonicus, ancien Médecin, sectateur de l’hérétique Basilide qui vivait dans le deuxième siècle, a composé un livre des préceptes de la Médecine en vers hexamètres, sous le titre De medecins pravo pretio parabili, où il marque ainsi la disposition et l’usage de ces caractères.

 

Inscribes chartae quod dicitur A b r a c a d a b r a
Saepius et subter, sed detrahe summam,
Et magis atque magis desint elementa figuris,
Singula quae semper rapies et caetera figes,
Donec in angustum redigatur littera conum ;
His lino nexis collum redimere memento :
Talialanguentis conducent vincula cello,
Lethalesque abingent (miranda
potentia) morbos.

 

Wendelin, Scaliger, Saumaise, et le P. Kircher se sont donné beaucoup de peine pour découvrir le sens de ce mot. Delrio en parle, mais en passant, comme d’une formule connue en magie et qu’au reste il n’entreprend point d’expliquer. Ce que l’on peut dire de plus vraisemblable, c’est que Serenus qui suivait les superstitions magiques de Basilide, forma le mot A B R A C A D A B R A SUR CELUI D’ABRSAC ou abrasax, et s’en servit comme d’un préservatif ou d’un remède infaillible contre les fièvres. Voyez Abrasax.

Quant aux vertus attribuées à cette amulette, le siècle où nous vivons est trop éclairé pour qu’il soit nécessaire d’avertir que tout cela est une chimère. »

 

diderot_d'alembert-Full page

Pages 114 et 115 de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

 

Crédit : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers / collection BA-FCG.

* L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers est une encyclopédie française, éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et d’Alembert.

** Voici les commentaires de mon gentil traducteur du texte du XVIIIe en français modernisé. Je n’ai pu résister à l’envie de vous les faire lire :

« Parisienne très chère,

Voici, en pièce jointe, ma version du texte modernisé. Claudie l’a lue avant que je te l’envoie.

Cependant, n’ayant pas trouvé d’érudit en langue morte, tu n’y trouveras pas de traduction pour le latin. En contrepartie, j’ai été surpris de lire dans cette explication du mot “abracadabra” une façon différente d’écrire ce mot à cause de son influence grecque. En effet ayant fait un peu de grec (non, non, non, je ne dis pas que j’ai pratiqué les Grecs)  P équivaut au R français, le triangle (delta) équivaut au D français et le K équivaut bien au C français… mais au C dur. Il me semble donc que le mot ne devrait pas changer d’orthographe et s’écrirait bien ABRACADABRA en transcription grec-français. Maintenant il se peut que l’ancien français ait fait une différence jusqu’au VIIIe siècle entre K = C dur et K = Z = S, ça je ne saurais le dire.

Pour le reste, tu as dû t’apercevoir que l’espèce de “f sans barre et sans boucle” est remplacée par le s et que les esperluettes utilisées ne sont que celles correspondantes au “et”.

Avec toutes mes sympathiques bises méridionales. »

 

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