WEBZINE N° 5
Hiver 2007/2008

WEBZINE N° 5
Hiver 2007/2008
Le dernier des guérisseurs
rencontre
« Persistance rétinienne sucrée » autour du Kitsch
cuisine
348 - Rien n’est parfait
photo
Les rêveries d’Hibernatus
mystère
Commettre
mot
Archives
édito
rencontre
cuisine
photo
mystère
mot
Archives

Édito

Le numéro 5 des Mots des anges. Le numéro d’hiver.

 

Pour fêter notre premier anniversaire. Et vous remercier tous pour avoir lu, parcouru, fait découvrir (?) cette petite newsletter qui, même si elle est faite sérieusement, ne se prend toujours pas au sérieux.

Merci aussi à tous ceux et celles qui ont participé et sans lesquel(le)s je n’aurais rien pu vous faire découvrir. Cela fait finalement beaucoup de monde. Beaucoup de générosité.

Le tout maintenant est de continuer. Enfin d’essayer. Peut-être à un rythme moins soutenu (deux saisons au lieu de quatre…).

Si vous avez envie de participer, bienvenue ! Pour avoir des regards croisés. Différents points de vue.

Pour ce numéro anniversaire, une entorse à la règle avec Gilbert Garcin, le photographe. Et un happening culinaire avec Typhaine. J’espère que cela va vous plaire.


4ine
Conceptrice rédactrice
4ine

Rencontre avec des êtres extraordinaires

Il est de ces gens dont la rencontre vous ébranle. Par leur volonté et leur intelligence de l’autre. Par leur façon de voir la vie et de la vivre. Par leur engagement dans notre société.

Vous vous sentez grandis de les avoir approchés, regardés ou entendus. Leurs engagements sont pourtant modestes. Ils passent souvent même inaperçus. Ces êtres sont presque anonymes, mais uniquement pour ceux qui sont loin d’eux.
Nous avons voulu leur rendre hommage. Vous les faire rencontrer.

Le dernier des guérisseurs

 

Avant de découvrir le personnage, j’ai été interpellée par son activité : avenue Parmentier dans le 11e, une petite boutique toute jaune. Pleine de baigneurs, et aussi pleine de bras, de jambes, de têtes. En celluloïd.

 

 

Henry Launay qui fêtera le 24 février ses 81 ans est sur le pied de guerre dès 9 heures. Il me reçoit en réparant un beau baigneur : il y a bien longtemps, un enfant lui a enfoncé un œil. Henry pourra changer la paire d’yeux : en mettre des dormeurs ou des “riboulants”. Il en a tout un stock.

Un stock unique de pièces détachées qu’il a acquis et qui lui permet de réparer les baigneurs en celluloïd. Depuis qu’on les a retirés de la consommation en 1965 (le celluloïd est un produit inflammable), personne n’en fabrique plus.

 

 

Pourtant on en a fabriqué ! Les premiers, ceux de la marque Petitcollin, sont apparus en 1912. Avant, dès 1870-1880, il y avait les poupées avec la tête en biscuit (porcelaine cuite deux fois). Puis on a inventé les poupées incassables avec la tête en carton-pâte.

 

 

Quand on lui amène ces poupées, il est pour les clients comme un guérisseur qui redonnerait vie à leur enfant. Avant, un jouet était considéré comme superflu. On faisait un grand sacrifice pour en acquérir un. Pour un enfant malade par exemple. Et il n’en avait qu’un. Ses clients sont, pour la plupart, âgés. Il en a aussi des plus jeunes (40-50 ans) qui lui amènent leur ours en peluche. Tout râpé.

Henry en fait était électricien. Il y a 44 ans, il a ouvert une petite boutique de réparation d’articles de voyage et de parapluies. Ce sont ses clients du quartier qui ont commencé à lui amener leurs poupées. Il a dû tout apprendre par lui-même. S’inventer des outils. Des techniques de travail.

Et il s’est pris de passion pour ces enfants de celluloïd. Toujours émerveillé des mécanismes sophistiqués comme celui pour imiter les pleurs. Henry aime aussi sa Harley qu’il chevauche à la campagne. Pour le vélo, il commence à trouver les côtes un peu raides. À Paris, il prend son scooter.

 

4ine_baigneurs_2

Photos © 4ine.


Henry Launay

Voici les coordonnés du magasin :
114, avenue Parmentier, 75011 Paris - tél : 01 43 57 09 02

Cet article est tiré du numéro 5 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Cuisine imaginaire

Un cuisinier de métier ou un amateur éclairé nous livre une de ses recettes. Mais la condition est qu’elle soit inventée. Qu’on ne puisse pas la trouver dans les livres.

« Persistance rétinienne sucrée » autour du Kitsch

 

Tiphaine m’a proposé de relater un happening culinaire qui a eu lieu chez Brunch’art le 27 janvier.

Une recette, une créatrice culinaire, une photographe, un événement !

Bon appétit avec les yeux aussi !

Tiphaine Campet, créatrice culinaire, et Isabelle Smolinski, photographe, vous invitent à un chassé-croisé entre pupilles et papilles.

 

Tiphaine à gauche, Isabelle à droite.

 

Quand l’une vous met l’eau à la bouche, l’autre assouvit votre gourmandise, ou quand le souvenir gustatif fait l’objet d’une persistance rétinienne sucrée…

Le thème des “collectionneurs” leur a donné envie d’adapter les valeurs du partage et de la convivialité à une pratique généralement individuelle voire égoïste. Au-delà de cette application antinomique envers le thème proposé, elles ont souhaité mettre en avant la problématique de l’attention portée à la dégustation. Actuellement au sein de notre société, ce qui nous est parfois donné comme un cadeau éphémère ne devient alors plus qu’une consommation passagère…

« Persistance rétinienne sucrée »
Tiphaine Campet (création et préparation culinaires) – Isabelle Smolinski (photographie)

 

 

Le Kitsch’N cake a été réalisé sur la base d’une recette de quatre-quarts parfumé et coloré à l’aide d’une essence de plante asiatique que l’on trouve dans le quartier chinois de Paris, le Pandan. L’extrait de ses feuilles donne au gâteau cette teinte verte et une saveur inconnue aux allures de noix de coco, de petit-beurre ou encore de monoï selon les diverses sensibilités… Son décor baroque se compose d’un glaçage de sucre à l’eau-de-vie de Lorraine coloré de violet, de multiples pétales de fleurs comestibles cristallisés, de brisures de pralines roses et autres perles de sucre…

 

 

Lors de la performance, les convives manifestaient une certaine attirance teintée d’appréhension envers le Kitsch’N cake. Son décor exubérant pouvait effrayer certains ou susciter l’envie chez d’autres…

Mais il n’a visiblement pas laissé indifférent.

Les convives furent surpris de découvrir la photographie du gâteau sous celui-ci à mesure qu’elles distribuaient les parts. Lorsque le verre fut soulevé, les convives comprirent que la représentation photographique était découpée à l’identique du gâteau originel et qu’ils étaient à présent invités à venir rechercher leur part de gâteau photographique. À ce moment-là, ils saisirent qu’il ne s’agissait plus d’un art purement éphémère. Pour certains, il fut difficile de retrouver la part exacte qui leur avait été octroyée, pour d’autres, aucun doute, le pétale de pensée cristallisé qui trônait sur leur morceau de Kitsch’N cake était unique et totalement identifiable…

 

 

Le souvenir visuel appelle au souvenir gustatif. Chaque parcelle de photographie confère un lien de partage et un moment de convivialité qui se pérennise dans la conservation de ce morceau de gâteau (sur papier) glacé…

 


Tiphaine Campet

Tiphaine Campet est chercheur/créatrice culinaire.

Son univers mêle avec brio et fantaisie art, cuisine et langue française.

Cet article est tiré du numéro 5 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Ma photo préférée

La règle du jeu : un(e) photographe de métier nous présente parmi toutes ses créations celle qui a sa préférence.
Et il (elle) nous explique pourquoi c’est celle-ci plutôt qu’une autre.

348 - Rien n’est parfait

 

Gilbert Garcin m’a dit qu’il n’avait pas de photo préférée. Qu’il ne souhaitait pas non plus faire de commentaires ni d’interviews.

Comme je tenais absolument à vous faire découvrir le personnage et son travail, j’ai décidé exceptionnellement de ne pas suivre la règle.

Nous avons décidé que la photo choisie serait la dernière. Parce qu’elle est la dernière. Je vous invite à découvrir les 347 précédentes sur son site.

 

 

Extrait de l’article “On n’est pas sérieux à 77 ans” de Luc Debesnoit (Télérama, no 2950 du 26 juillet 2006)

À Marseille, Gilbert Garcin tenait une boutique de luminaires ; désormais, il exprime sa part sombre et traque l’absurde condition humaine dans de drôles de mises en scène. Succès mondial !… Jusqu’à l’heure de la retraite, c’était un homme discret. Alors en découvrant ses premières photographies il y a une douzaine d’années, ses proches, y compris sa femme Monique, eurent quelque peine à cacher, tout d’abord, de l’étonnement.

Gilbert Garcin ne les avait pas préparés à une telle métamorphose. Monique, qui n’a accepté que récemment de figurer sur certaines de ses photos, le trouve un peu trop occupé par sa photographie : depuis douze ans, Gilbert Garcin y consacre tout son temps, tout ses après-midis à confectionner ses maquettes, ses mises en scène et l’intégralité de ses soirées à répondre aux e-mails des visiteurs de son site…

Ses photos sont désormais exposées et vendues dans les festivals et galeries du monde entier…

 

Extrait d’un texte d’Armelle Canitrot (sur son site)

Bricoleur et illusionniste, ce cousin de Tati, peu à peu, élabore, par ses créations, une sorte d’autobiographie fictive, mais aussi une philosophie de la comédie humaine.

 

“En soixante-dix ans, on a amassé dix mille souvenirs, on a une sorte de grenier dans la tête. Des choses empilées qui finissent par resurgir” explique le photographe Gilbert Garcin qui semble bien décidé à profiter de sa retraite pour faire le ménage dans son propre grenier…

 

Débris rescapés du meccano de son fils, bouts de ficelle et petits cailloux, armé de colle, de ciseaux et de son appareil photo, il bricole de minuscules maquettes, pour lesquelles il bidouille des éclairages “pour faire vrai” et photographie ainsi, jour après jour, les différents actes de son petit théâtre intérieur. Jouant avec ses autoportraits, et clonant sans complexe sa silhouette de “Monsieur Tout-le-Monde”, il se met ensuite en scène dans des situations les plus surréalistes. Le voici donc, tour à tour, Sisyphe poussant son énorme pierre, ou pauvre hère derrière une pendule à Courir après le temps, L’égoïste jouant à saute-mouton avec lui-même à perte de vue, ou Le Paon faisant la roue avec sa propre effigie.

 


Gilbert Garcin

Gilbert Garcin est né à La Ciotat en 1929.

Il vit et travaille à Marseille.

Cet article est tiré du numéro 5 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Petit mystère de la Nature

On l’a certainement appris à l’école. Ou par un grand-parent plus patient que les autres. Mais on a un peu oublié.

Et on s’est senti trop grand pour oser demander de nous l’expliquer encore une fois.
Nous avons décidé de prendre notre courage à deux mains pour reposer la question et savoir enfin. Une bonne fois pour toutes.

Les rêveries d’Hibernatus

 

Cinquième petit mystère :
“l’hibernation”

 

aymee_Nakasato_Ecosse

Écosse © Aymée Nakasato.

 

6 mois tranquilles. Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?

Si tous les hommes hibernaient pendant l’hiver, nous ne serions plus que 3,25 milliards à vivre et polluer en même temps sur notre planète. Et quel bonheur d’échapper aux mois de grisaille et de froidure et de se réveiller frais et dispos avec le printemps.

Alors pourquoi n’hiberne-t-on pas ? Mais c’est quoi finalement hiberner ?

Les températures anormalement élevées du mois de janvier viennent de sortir momentanément Hibernatus de son sommeil hivernal.

Hibernatus est un mammifère qui, comme tous les hérissons qui se respectent, possède la particularité d’entrer en hibernation au début de l’hiver sous l’action du froid. Son métabolisme s’abaisse fortement (diminution de la température corporelle et du rythme respiratoire). Avant de tomber en léthargie, il se met en boule (en prenant l’apparence d’une châtaigne) dans un nid douillet constitué non seulement de débris végétaux mais également de quelques provisions pour se nourrir durant les phases d’éveil qui émaillent son sommeil. D’autres espèces, comme les ours, certains oiseaux, certains poissons et les grenouilles, possèdent à des degrés divers cette étonnante faculté qui les différencie notamment des animaux homéothermes comme l’homme : pour ces derniers, la température corporelle doit rester constante, quelles que soient les conditions extérieures.

Cependant, des applications thérapeutiques récentes (traitement des infarctus) révéleraient chez l’homme une certaine tolérance à l’abaissement artificiel de sa température corporelle.

 

Hibernatus au bois – Montage réalisé par Claude Bernard.

 

Dans ce demi-réveil, dis-je, Hibernatus se laisse aller maintenant à la rêverie d’un hérisson solitaire où transparaissent vite deux sentiments.

Tout d’abord de l’angoisse : n’allait-il pas, lui et son espèce, périr d’insomnie si le réchauffement climatique engendré par les activités de l’homme venait à s’intensifier ? Au cours des temps, ce repos hivernal n’est-il pas devenu indispensable au lavage du cerveau des hérissons (certains diraient au « reformatage du disque dur ») encombré par les péripéties de la belle saison ?

Ensuite, son regard d’habitude si malicieux est teinté de tristesse et de mélancolie : avec ces périodes d’insomnies hivernales nouvelles et inhabituelles, encore combien de ses congénères vont-ils périr aplatis sur les routes de la planète, qui n’en peut plus du rodéo incessant de ses milliards d’humains.

Malheureusement, à ce moment crucial de la réflexion, un courant d’air froid provoque un court-circuit subit au niveau d’un de ses neurones indispensables à la pensée, et Hibernatus retourne dans son sommeil avec un sentiment piquant d’inachevé…

 


Mélipone

Chercheur honoraire en nutrition animale (ruminants).

La retraite lui laisse peu de temps pour écrire pour Les mots des anges...

Cet article est tiré du numéro 5 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités

Mot & merveilles

Un mot plutôt qu’un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu’un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Deux invité(e)s se prêtent au jeu, l’un(e) pour l’écrire, l’autre pour l’illustrer, mais sans se concerter !

Commettre

 

Florence a tout de suite eu envie de jouer le jeu. Les deux premiers mots qui lui sont venus à l’esprit ont été “Émulation” et “Commettre”. Va-t-elle se commettre avec le plus ambigu ?

 

Illustration pour le mot “Commettre” par Emmanuelle Hucher, graphiste.

 

Commettre (un ouvrage)

Commettre. Comment compléter ce verbe transitif ? Par du négatif. Commettre un crime, une injustice, des fautes, des actions blâmables…

 


“Ce n’est pas parce qu’on craint de la commettre, mais c’est parce qu’on craint de la subir que l’on blâme l’injustice.”

“Il est souvent plus grand d’avouer ses fautes que de n’en pas commettre.”

“Mieux vaut encore subir l’injure que de la commettre.”

 

Pourquoi tant de haine alors que l’origine du mot commettre est commitere qui signifie « mettre ensemble » ? Et s’il est pronominal ? Encore du négatif… Se commettre, c’est compromettre sa dignité, sa réputation.

Et si vous entendez que votre auteur favori a “commis un nouvel ouvrage”, comment allez-vous le prendre ? Commettre un texte, c’est en être l’auteur. Commettre pour écrire, accomplir, créer… “Être auteur”, j’ai cru avoir le plaisir de découvrir un sens caché et élégant à un mot vilain, mais en approfondissant, là encore, on trouve un axe bien négatif : puisque dans ce cas, l’intention est de nuire par l’écriture, de mentir et de critiquer par les mots.

Quoi ! des mots sans merveilles ? Des mots pour mettre à mal ? Quelle est la nature d’une telle démarche ? Satire, diatribe, pamphlet… rien de nouveau me direz-vous. L’édition française s’en nourrit. Mais cette expression me déstabilise, comment peut-on écrire pour nuire ? Et encore plus réaliser un livre, cet objet des merveilles, sans une intention positive ? Calmons-nous néanmoins puisque ce verbe ne se conjugue jamais avec le “je” de l’auteur. Personne ne crie : “ça y est, j’ai commis mon ouvrage ! ça va faire mal…”. L’acte n’est donc pas mal intentionné, mais jugé par les lecteurs ennemis. Ah…

Et vous, que commettez-vous en ce moment ?

 


Florence Morel

Free-lance depuis 2003, Florence Morel propose ses services de relecture, réécriture, préparation de copie et mise en pages à des éditeurs et des institutions.

Cet article est tiré du numéro 5 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imaginé par 4ine et ses invités