WEBZINE N° 2
Printemps 2007
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Mot & merveilles

Un mot plutôt qu’un autre. Pourquoi un mot nous parle-t-il plus qu’un autre ? Pourquoi nous interpelle-t-il ?
Est-ce sa musicalité, son sens ou son histoire qui nous le font préférer à tous les autres ?

Deux invité(e)s se prêtent au jeu, l’un(e) pour l’écrire, l’autre pour l’illustrer, mais sans se concerter !

Bordel

 

Nakasato_Calligraphe_Bordel

Calligraphie de nakasatO

 


Toshio Nakasato

Nakasato est né à Tokyo en 1951.

De 6 à 16 ans, il étudie la calligraphie auprès du maître japonais Yamaguchi.

À 15 ans, il remporte le Premier Prix au Grand Concours national de la calligraphie du Japon dans sa catégorie.

De 1979 à 1981 en République populaire de Chine, il approfondit sa connaissance de la calligraphie, de la peinture chinoise ainsi que des poètes et philosophes chinois anciens.

Maîtrisant les styles classiques des calligraphies chinoise et japonaise, Nakasato explore de nouvelles possibilités formelles à partir de la technique du pinceau ainsi qu'une nouvelle voie d'expression : il réinterprète le style le plus ancien de l'écriture chinoise, celui qui est le plus proche de la représentation de l'objet et donc du dessin.

 

 

Éveneige la Rangée a assumé la liberté de nous parler de “Bordel”.

 

Quand les mots me débordent. Bordel.

Je suis née dans une famille nombreuse, de parents cultivés, sensibles à la beauté, et mon père, qui était un lecteur familier de Raymond Queneau, adorait les jeux de mots, les palindromes et les contrepèteries. “Je suis un fer bien pété” s’exclama-t-il un jour qu’on lui souhaitait la sienne. Les conversations à table étaient souvent épicées d’allusions coquines, voire salaces que, du haut de mes 8-10 ans, je m’efforçais de décrypter.

Le mot bordel revenait plusieurs fois par jour : un papier égaré, un pot de peinture renversé, un placard en désordre. Ça allait de bordel de merde à putain de bordel, bordel à queue ou plus simplement quel bordel ! Le comble pour moi était d’entendre ma mère évoquer dans ses souvenirs de jeunesse les liens d’amitié d’une de ses sœurs avec une famille “de Bordelius” dont les filles avaient un charme fou, et du coup s’associait à ce mot grossier et trivial une notion de noblesse décadente de la Russie d’avant la révolution.

Beaucoup plus tard, j’entrepris des études de lettres et je découvris enfin l’origine étymologique et sémantique de ce mot relégué au rang des grossièretés d’une bourgeoisie qui se lâche.

Dans le “Bloch et Wartburg”, la bible des amateurs de mots, bordel vient du francique bord qui signifie planche, comme dans l’anglais board ou le gotique baurd, puis bord d’un vaisseau, terme de marine que l’on retrouve dans bordage, bordée, aborder. La borda est en provençal une cabane de planches. La borde s’emploie toujours dans le parler de l’Ouest et du Midi pour désigner une métairie, chaumière ou maison champêtre.

Bordelage est le droit que les seigneurs percevaient dans certaines provinces (Nivernais) sur les revenus des métairies : argent, volailles, grains. Le mot a progressivement glissé en lieu de débauche, de prostitution. Dès le XIIe siècle, on trouve le mot bordel au sens de faire bordel de, prostituer. Bordeler, bordelerie, bordelier (celui qui fréquente les lieux de débauche) en dérivent alors. En 1719, bordélique apparaît. En 1950, bordéliser.

Aujourd’hui, le mot est bien plus souvent utilisé pour parler de désordre, de saleté, ou pour terminer une énumération comme dans “et que je vole en l’air, la carrosserie, les roues, les mecs, le moteur en lamelles, les bouts de barbaque et tout le bordel” ou encore comme exclamation “répondez-moi, bordel !”.

Bordel, un mot qui claque au vent comme le battant d’une cloche.

Booooo________rdèèèl.
Booooo________rdèèèl.

Un mot qui déguerpit comme le geai de son arbre, le merle du buisson.
Bord d’aile.

Ce n’est pas du tout la maison de passe, le bar à putes avec l’hôtel attenant qui me viennent à l’esprit. Et pourtant, à Lyon, ma ville natale, j’ai arpenté sagement, mais les yeux grand ouverts, les rues des Archers, Mercière, Tupin, fascinée par ces “péripatéticiennes” aux chevelures excessives, aux poitrines dénudées et proéminentes, aux cuisses bottées, jambes résillées, jupes-gaines panthère, bouches écarlates, cigarettes, voix cassées, rires gutturaux, qui me toisaient sans méchanceté, maigrelette dans ma jupe plissée écossaise, socquettes bleu marine, béret à pompon et lourd cartable de petite classe.

Dors belle au bord d’eau
Dors beau au bord d’elle
le bord d’aile
est si beau
la bouteille est si belle
la couleur du bord d’eau
si émue du bord d’aile
du bord d’aile du corbeau
qui passe au-dessus d’elle
la bouteille de bordeau
le bordeau du corps bel
finira au bordel.

 

Éveneige la Rangée

Cet article est tir du numro 2 du webzine https://www.lesmotsdesanges.com/V2 imagin par 4ine et ses invits
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